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Aider les gens dans leur cherche du sens Yan HELAI

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Aider les gens dans leur cherche du sens

IIntroduction

Le grand tremblement de terre a eu lieu dans la province de Sichuan en Chine le 12 mai 2008. Environ 3 mois après, je suis allé dans cette région. J’ai travaillé là 56 jours dans le cadre de MSF (Médecins Sans Frontières). Je suis chinois. J’ai étudié et travaillé environ dix années à Chengdu, la capitale de Sichuan qui est près de la région du séisme. Pour moi, je n’ai pas beaucoup de difficultés avec la langue chinoise et le dialecte, ainsi qu'avec la culture chinoise et locale.

Lors que j’étais sur le site, la majorité des survivants avaient quelques symptômes de PTSD (Post-traumatic stress disorder): le deuil, l'insomnie, le mal à la tête, l’irritation, l’amnésie, la crainte, la dépression, etc… Mais il n' y eut pas beaucoup de gens qui arrivèrent à nos maisons de consultation pour chercher l’aide du “psy”. Il est possible de faire l'hypothèse de quelques causes :

1. Trois mois après le séisme, beaucoup de gens se sentirent mieux qu’au début du séisme. En ce moment-là, les symptômes de PTSD n’ont pas augmentés.

2. Pour la majorité chinoise, la « maladie psychique » (心理病 xinlibing) est toujours terrible. Il y a un malentendu : on pense généralement que seulement les gens qui ont une maladie mentale ont besoin de l'aide d'un “psy”. Que quelqu'un puisse avoir une maladie mentale est vécu comme un scandale. Donc quand l’on se présente, selon l’habitude de MSF, en proposant de donner une aide “psy”, la première réaction des gens locaux est le refus.

3. Beaucoup de gens ne savaient pas que ce sont les symptômes psychologiques : Lorsqu'ils ne supportaient pas leurs symptômes, ils faisaient appel aux médecins (mais toujours ne pas aux psychiatres) pour obtenir quelques médicaments.

4. Le collectivisme et la culture chinoise ont beaucoup d'influence pour le retour à la vie normale. Par exemple, durant le séisme, si un membre de famille a été perdu et que le cadavre n’a pas été retrouvé, la famille dépose dans le cercueil son vêtement et son chapeau comme représentant le vrai cadavre. Elle célèbre la cérémonie funèbre et donne une tombe au mort. Telle est la tradition chinoise. Anciennement, les Chinois faisaient déjà comme ça. La tombe dans laquelle le vêtement et le chapeau sont déposés s’appelle « yiguanzhong (衣冠冢) »[1]. Bien sûr, cette tombe est différente de la vraie tombe, mais lorsque le cadavre n’a pas été retrouvé, ce rituel n'est pas une mauvaise méthode pour accomplir le travail de deuil.

5. L’auto-traitement. Je pense que beaucoup des survivants savent comment se soigner. S'il leur arrive de se sentir mal, ils utilisent quelque méthode traditionnelle, ou inventée par eux-même.

Pour être plus clair je vais raconter une histoire que j’ai vécue sur le terrain. Celle d'un enfant qui avait 2 ans quand le séisme a eu lieu. Il a perdu son grand-père qui l’aimait beaucoup. Quand le séisme a eu lieu, son grand-père et huit autres personnes creusèrent dans la montagne pour chercher du minerai (chaux[2]). La montagne s’écroula. L'enfant ayant quelque nourriture survécut mais il ne recouvrit pas sa santé, il resta maigre. Environ un mois et demi après le séisme, alors qu'il était allé au marché avec sa grande-mère, il vit un jouet, un camion-pelleteuse, avec lequel il voulut jouer et emmener avec lui. Mais, pour sa grande-mère, ce jouet était cher. Elle ne voulut pas le lui acheter. L’enfant insista pour le prendre. Il cria et refusa de partir. Pour calmer son petit-fils la grand-mère ne trouva pas d' autre solution que de lui acheter ce jouet.

Ensuite sa famille constata une chose très surprenante : ce garçon jouait avec ce jouet toute la journée. Petit à petit sa santé s'améliora. Sa famille reconnut que ce fut une bonne chose pour ce garçon. Quand il abîma le jouet-pelleteuse, sa famille lui en acheta un autre… Un mois et demi plus tard il avait abîmé quatre camions-pelleteuses ! Lorsque j’ai rencontré ce garçon, il avait déjà retrouvé la bonne santé qu'il avait avant le séisme. Il a encore joué avec son jouet-pelleteuse : de façon un peu violente, tout en jouant, il disait quelques courtes phrases, d'une voix est un peu haute, un peu vague aussi[3].

6.7…

L’on peut trouver aussi d'autres causes qui ont toutes leurs raisons d'être.

C'est dans ce contexte que j’ai commencé mon travail avec notre équipe…

IIÉnoncé du thème principal

Au début, en effet, je ne fus pas certain de pouvoir bien travailler sur le terrain. C'était la première fois que je travaillais comme volontaire dans la région de la catastrophe. Au début, je ne savais pas si la formation que j’avais reçue à Chengdu et à Paris me serait utile ou pas dans mon approche des survivants. Mais, je savais une seule chose : je devais ouvrir mes oreilles, ouvrir mes yeux, toujours fermer ma bouche. A partir de ça, j’ai essayé d'entrer en contact avec les survivants…

Maintenant, je suis revenu de la région. Mon but, ici, est d’exposer mon expérience sur ce qui s'est passé là-bas aussi simplement que je le peux. Je pense que cette expérience est signifiante pour moi, et peut-être pour d’autres qui travaillent dans le même champ des « psy ». Je souligne que c’est les survivants qui m’inspirent la plupart de mes idées.

Pendant le travail, petit à petit, je compris ce que je pouvais faire : après la catastrophe, si les survivants ont perdu le sens de la vie, s’ils veulent chercher le sens, s’ils veulent travailler avec moi, ou précisément, s’ils acceptent de parler avec moi, je peux essayer d' aider les gens dans leur cherche du sens, d’un nouveau sens, je peux les aider à retrouver de sens à leur vie, même si dans l’immediat, leur vie leur apparait ne plus avoir de sens. Ce n’est pas seulement dans le cadre de la consultation, mais aussi durant les visites à domicile. Telle fut l’aide psychologique que j'ai pu apporter telle que je la conçois. Voila ce que j’ai pu faire sur le terrain en tant que psychologue volontaire.

Pour expliquer l’idée d' « aider les gens dans leur cherche du sens », je voudrais exposer de petites histoires telles que je les ai vécues là-bas.

III(ou) : S’il y a quelque chose dans le coeur, laisse-le sortir.

Mais un peu de patience est nécessaire. Avant de raconter la première histoire, j’ai besoin d'expliquer une petite chose qui, je pense, provient de la culture locale.

Dans la région, si quelqu’un se sent mal mentalement, si quelqu’un a quelque symptôme psychologique, on peut dire qu'il est « ou qi » selon le dialecte. En effet, dans mon travail, j’ai entendu maintes fois que les survivants m’ont dit : « je suis “ou qi” (wo zai ouqi 我在怄气), j’ai été “ouqi” (wo ou qi le 我怄气了) ». « ou qi », qu'est ce que cela veut dire ? Dans le dictionnaire de chinois-français, « ou qi » est expliqué comme « être agacé, être contrarié, prouver de l'agacement, se vexer, bouder, faire la tête » ; dans le dictionnaire de chinois-anglais, il est défini comme « sulk, to be difficult and sulky, to be annoyed, to become exasperated ».

Mais, je sais que ce n’est pas aussi simple que ça. Si l’on fait une petite analyse du caractère chinois : (ou)[4], je crois, on pourra obtenir quelque révélation de la raison pour laquelle les gens disent toujours « ou qi ».

(ou) se compose de deux parties : (xin) et (qu). (xin) est « cœur » ou « mental » ; (qu) est, dans le premier dictionnaire de Chine, « cacher quelque chose » ou « quelque chose sous-jacent »[5]. Donc, (ou), c’est dire que dans le cœur (ou mental), ou sur le cœur, il y a quelques choses cachées ou sous-jacentes. Quand quelqu’un dit je suis « ou qi », il veut dire : « il y a quelque chose dans mon coeur, je ne peux pas trouver de solution pour le laisser sortir ». Ou bien, on peut le dire plus profondément : « je ne peux pas trouver quelque sens qui puissent représenter mes pensées ou les sentiments de mon cœur. »

Au contraire, il y a un autre caractère chinois : (ou). Il a la même prononciation que (ou), mais il se compose de deux parties : (kou) et (qu), (kou) est « bouche », la signification de (ou) est « vomir ». La relation entre ces deux caractères chinois m’a laissé facilement penser au cas de « Anna O » dans le début de l’histoire de psychanalyse, c’est la catharsis, autrement dit : s’il y a quelque chose dans le cœur, laisse-le sortir :

Maintenant, je vais évoquer une première histoire:

J'ai rencontré une femme sur le terrain. Durant le tremblement de terre, son fils qui âgé de 16 ans est mort. Elle prit le deuil et après la période voulue elle finit le deuil. Cependant elle ressentit encore qu’il y avait quelque chose dans son sein, elle respirait mal. Elle était toujours triste. Elle voulut travailler avec moi, seulement parce qu’elle voulait échanger quelques paroles avec quelqu’un. Elle dit « j’ai été ou qi (我怄到了wo ouqi le) », et moi, j’ai été la personne qui a bien voulu l'entendre.

Durant les entretiens j’ai appris ceci : elle a environ 40 ans, elle s’est mariée deux fois. Son premier mari est mort plusieurs années plus tôt d'une grave maladie. Son enfant est de son premier mari. Après la mort de son premier mari elle voulut se remarier. Mais les frères de son premier mari ne voulurent pas de ce remariage à cause de la distribution des propriétés selon la règle traditionnelle, etc. Dans le village où ils habitent, on répandait la rumeur qu’elle n'était pas une bonne personne, qu'elle pouvait apporter la mauvais fortune à un proche, son mari, son enfant etc... En Chine, on dit qu' elle « ke(, dominer) l’homme »[6]

Ce serait cette raison que son premier mari serait mort… Mais la femme ne crut pas en cette rumeur, elle insista pour ce remarier. Elle donna une bonne raison aux membres de la famille de son premier mari : Le fait qu'elle était seule pour élever son enfant et que, bien qu’ils l’aident parfois, c'était très difficile pour elle. Elle se remaria. La vie continua.

Mais durant le séisme ce fils mourut… Dans son village, les autres enfants vivaient encore, il n'y avait que son fils qui était mort. Oui, bien sûr c’est une catastrophe naturelle, mais, alors pourquoi dans son village, se demandait-on, il n'y avait que son enfant qui soit mort alors que les autres enfants n'avaient rien eu grave ? (en réalité ce n'était pas vrai : dans les familles des frères de son premier mari, il y eut aussi un enfant mort durant le séisme). Elle savait que « le ciel n’a pas les yeux » (老天没长眼睛 lao tian mei zhang yanjing)[7]. Mais pourquoi la mauvais fortune tombait-elle toujours sur sa famille ? Elle ne comprenait pas, elle ne pouvait pas trouver de réponse. Son enfant est mort certes. La rumeur disait-elle vrai ? Elle ne croyait pas la rumeur, mais la réalité est comme ça ! En perdant son enfant elle perdait la raison alléguée pour son remariage, le bien-être de l'enfant et elle perdait le sens de la vie[8]. Comment la vie pouvait-elle continuer ?

Comment sa vie pouvait-elle continuer ? Je ne le savais pas. Mais si elle voulait trouver une réponse, je pouvais peut-être l'aider au delà de la réponse à retrouver du sens à la vie : Entendre toute sa parole, répondre aux questions auxquelles je pouvais répondre, quoique la majorité des questions n'étaient pas d'ordre psychologique. Poser quelques questions auxquelles elle pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre. Je savais que je ne pouvais pas rester jusqu'au terme de sa question car je devais partir. Je ne pouvais pas être avec elle durant toute sa quête. Mais j'ai pu l'accompagner sur son chemin un certain temps.

En réalité lorsque je dus partir, nous n'étions pas parvenus au bout du chemin. Bien que ses symptômes furent plus légers qu’avant, ils étaient toujours là. Ses symptômes n'étaient pas causés uniquement par cette catastrophe. Avant la catastrophe naturelle, dans son cœur, une autre catastrophe avait déjà eu lieu. Pour comprendre et dissiper le trauma, il faut pouvoir penser le futur  et relier le présent au passé. Pour cela il faut laisser cette femme parler des choses cachées dans son cœur. Il faut la laisser chercher le sens pour présenter ces choses. Elle a besoin de temps, peut-être, c’est un long cheminement.

Ce que je pus faire dans ce long chemin dans leur quête du sens est d' accompagner les gens et marcher avec eux un certain temps et une certaine distance.

IV 哥哥(ge ge, frère aîné)

« Aider les gens dans leur cherche du sens », Pour cela on a besoin de laisser la parole parvenir à un lieu où la parole peut être acceptée.

Un jour, je suis allé voir une famille dans un village, parce que l’on m'avait dit que dans la famille un enfant avait été perdu durant le séisme. Les parents et les autres membres proches furent contents que quelqu’un visita la famille. Tous s’approchèrent de moi. A ce moment-là, ils étaient en train de discuter d'une chose : tous les gens avaient envie de discuter de cette chose avec moi.

Leur enfant est mort. Les parents purent obtenir une pension subséquente venue du gouvernement local et de la société d’assurance. Mais il y eut problème par apport à la pension. L’enfant est de sa mère et de son premier mari. Sept années plus tôt, la mère divorça d'avec son premier mari et elle se remaria avec son deuxième mari, en ayant la garde de son enfant. À partir du divorce, le premier mari contribua très peu aux frais d'éducation de l’enfant. Mais lorsqu'il fut question de recevoir une pension après la mort de l'enfant il voulut avoir droit à cette pension… Quand je fus dans la tente, tous les gens me dirent que ce n'était pas juste, pas moral. Ils me demandèrent si le premier mari avait le droit légal sur la pension… Dans la mesure où je ne suis pas juriste il me fut difficile de répondre.

Je pensais qu'il était peut-être mieux que je parte visiter la prochaine famille. Mais à ce moment-là, je vis qu’un petit garçon restait silencieux et jouait tout seul. Donc je restais. Pendant que tous les adultes continuaient à se plaindre que ce n'était pas juste, l’enfant s’approcha de son père, se pencha sur ses genoux et dit à voix trop basse : « ge ge ». Ses parents et les autres personnes présentes ne firent pas attention à la voix de cet enfant, continuant à discuter sur la pension. Je compris que cet enfant était le deuxième enfant de ces parents. J’interrompis la discussion des adultes. Je demandais s’il y avait quelqu’un qui avait entendu ce que l’enfant venait de dire. Personne sauf la mère ne purent me répondre. Mais la mère n'était pas très sûre ce que l’enfant avait dit. Elle demanda à l’enfant s’il avait dit « ge ge » (哥哥 , frère aîné).

« Oui » répondit l'enfant, chacun put ressentir que l’enfant semblait très triste…

Il était vrai que cet enfant de 2 ans est un enfant de la mère et de son deuxième mari et il était vrai qu'il avait été élevé avec son demi-frère. Lorsque tous les adultes discutaient de la pension, seulement ce frère cadet se souvenait encore de son frère aîné. Je n’ai pas su combien de fois il avait appelé « ge ge » (哥哥 , frère aîné), mais cette fois, cette parole parvint aux oreilles des autres. Cette fois, cette parole ne fut pas comme les lettres envoyées « sans timbre et sans adresse »[9], elles parvinrent en un lieu…

V雨辰 (yu chen)

« Aider les gens dans leur cherche du sens », mais, parfois, j’ai trouvé des gens, en particulier, des enfants qui ne savaient pas comment poser leur demande.
La troisième histoire.

Le dernier jour, j’ai été dans la région des maisons temporaires. Quand j’ai voulu partir, j’ai vu qu'une mère avait pris son nourrisson dans ses bras. Elle se promenait dans une petite rue avec son bébé. Ce n'était pas la première fois que je les voyais. Je suis souvent allé dans cette région des maisons temporaires pour des visites à domicile. La mère savait ce que je faisais mais elle ne m'avait jamais demandé de parler avec elle.

J’avais l'intention de partir sachant que je ne reviendrai pas avant longtemps. Quand je suis passé devant la mère, une idée a surgi en moi. J’ai demandé à la mère si je pouvais prendre le bébé dans mes bras. Pourquoi pas ? La mère a donné son accord sans hésiter. Elle m’a donné le bébé. Je l’ai pris. Mais, j’ai soudainement constaté un phénomène : Quand la mère m’a donné le bébé, le bébé dormait. Quand je l’ai pris, le bébé a fait un petit saut comme s'il avait pris peur, et puis il s’est rendormi. Puis j’ai voulu le mettre sur mon autre bras, il a encore fait un petit saut, et s'est rendormi. C’est un peu bizarre ai-je pensé. J'ai demandé à sa mère :

« Il a fait un petit saut n'est ce pas ? »

Sa mère dit : « Oui, il est toujours comme ça. Durant la nuit, lorsqu'il est dans le lit, parfois il saute très fort et très haut. »

Je dis : « C’est vrai ? C’est à cause du tremblement de terre ? »

Elle dit : « Non, pas à cause du tremblement de terre. Cela n' a rien à voir avec le tremblement de terre. »

« Pourquoi ? » lui dis-je.

« Il est né le 25 mai. Le tremblement de terre a eu lieu du 12 mai »

C’était vrai mais je ne croyais pas que cela soit aussi simple. Mais dans la mesure où la mère m'avait dit cela, que pouvais-je dire ? Ensuit j’ai posé quelques questions sur le tremblement de terre : A ce moment-là, que s’est-il passé pour elle, où était-elle ? et puis, qu’est-ce qu’elle a vécu ? Où le bébé était-il né ? Questions auxquelles elle m' a répondu…

Je lui ai encore demandé :« Comment s'appelle votre bébé ? Quel est son prénom ? » J’ai continué à parler avec la mère, discrètement, sans but.

« Il s’appelle yu chen »

« Pourquoi s’appelle-t-il yu chen ? », dis-je. Je savais que pour un chinois le prénom est toujours significatif.

La mère me dit : « C’est ma soeur qui a proposé ce prénom. Vous voyez, si l’on coupe le caractère chinois : (zhen, tremblement), on peut obtenir deux caractères chinois : (yu, pluie), et ( chen, matin). Tel est son prénom. »

Aussitôt qu’elle m'a dit cela, j'ai compris. Oui, c’est vrai :

Voilà, je demandais à la maman :

« Son prénom est Yu chen, c’est à cause de zhen(tremblement), et pourquoi, tout à l’heure, vous m'avez dit qu’il n’y avait aucune relation avec le Tremblement de terre ? »

La mère a souri, elle a compris que j’avais raison. Mais, à ce moment-là, j’ai reçu une surprise : Le bébé Yu chen s'est réveillé dans mes bras. Au début il m'a regardé et puis il a regardé sa maman...

Je dis à sa maman : « Vous voyez, votre bébé se réveille, je pense qu'il comprend tout ce que nous avons dit… »[10]

VI (ceng, étage)

Cette histoire est celle d' une fille qui a huit ou neuf ans. Après le séisme, elle eut peur d'entrer dans le bâtiment. Il lui arrivait aussi parfois de ne pas vouloir entrer dans les maisons temporaires . Elle voulait toujours rester avec ses parents. Elle ne voulait pas entrer à l’école. Pendant le cours, elle pleurait, criait. L’enseignant ne pouvait pas la garder en classe parce que son comportement influençait ses camarades : Lorsqu'elle pleurait les autres camarades pleuraient aussi. Pour aider leur fille, l’enseignant proposa aux parents de prendre un rendez-vous avec un « psy ». Donc, je reçus la fille dans la tente de consultation.

Elle n’aimait pas causer. Si je posais des questions, elle ne répondait qu'avec quelques mots. Je lui proposai de faire dessin. Elle fut d’accord. Les dessins étaient sur la catastrophe : les constructions en ruine, des meubles partout, les gens par terre (peut-être morts), les gens courant et cherchant…par exemple :



 

Elle fit ce dessin du bâtiment et raconta ce qu’elle avait dessiné : Il s'agissait de son immeuble dans lequel sa famille habitait au premier étage. Selon l’habitude chinoise, on dit « 二层(er ceng, deuxième étage) ». Le bâtiment s'est partiellement écroulé: le rez-de-chaussée (selon l’habitude chinoise, on dit «底层(di ceng, premier étage )»,) et le quatrième (dernier) étage se sont effondrés. Elle ne voulut pas en dire davantage.

Je lui proposai alors de faire un jeu de caractère chinois : Nous écrivîmes le caractère chinois ensemble. Il fut possible d'écrire ensemble car tous les caractères chinois se composent de plusieurs trait(s). J'ai commencé à écrire quelque(s) trait(s), et puis elle a ajouté d'autres trait(s) pour obtenir un caractère chinois. La fois suivante c'est elle qui a commencé et moi j’ai ajouté un autre trait[11]. La fille en fut contente et coopérante d'autant plus qu'étant déjà une élève de deuxième grade elle connaissait beaucoup de caractère chinois.

De cette façon nous écrivîmes ensemble beaucoup de caractère chinois : son nom, son prénom, (ren, homme); (shan, montagne); (shi, pierre); (tian, champ); (tu, terre); (xiao, école); etc. Soudainement, elle écrivit le caractère chinois : (shi, cadavre). Comme c'était à mon tour d' ajouter quelques traits et que je ne voulais pas ajouter des traits arbitrairement, je lui demandais : « est-ce que tu sais comment lire ce mot ? »

Elle fit un signe de tête affirmatif.

« Je ne suis pas très sûr quels traits je peux ajouter. » dis-je.

Elle me jeta un regard et ne répondit pas.

« Est-ce que tu penses quels traits je peux ajouter ? » demande-je.

Elle pensa un petit peu et dit : « Yun(, nuage), shi(, cadavre), et yun(, nuage), sont (ceng, étage) ». J’ai alors écrit le caractère pour obtenir cette nouvelle écriture :

 


Je pense que ce fut un moment très important dans le déroulement de notre travail. Ensuite la fille a pu me dire une chose en regardant le dessin : dans son bâtiment, après le séisme, on trouva des cadavres de gens au dernier étage. Sur le dessin le quatrième étage n’est pas détruit, alors elle dit c’est l’arrière du bâtiment qui s’est effondré. Et puis, elle a pu dire qu’il y avait un couple qui habitait au rez-de-chaussée (le chinois dit « 底层 di ceng », “premier étage”)…[12]



VII400 000 yuans

C’est l'histoire d'un petit garçon de 4 ans et demi.

Mais, d’abord, je dois évoquer l’histoire de ses parents. C’est le père de l'enfant qui m'a raconté cette histoire. Ses parents travaillaient dans une grande usine très connue en Chine. Ils se connurent, se marièrent, et puis ils eurent un enfant. Mais la relation du couple se détériora peu à peu. Ils se querellèrent souvent, parfois violemment. Les parents de la femme ajoutèrent leur part à la guerre au sein du couple. Une fois par exemple ils aidèrent leur fille à se battre contre son mari. Alors, ils divorcèrent. A moment-là, l’enfant qui avait deux ans alla vivre avec sa mère (la mère confia son fils à ses parents, les grand parents maternels), son père donna une pension mensuelle. Mais le père n'était pas content parce que la mère l'empêchait de voir son enfant. Presqu'à chaque fois que le père voulait voulait voir son enfant, la mère avait toujours quelque bonne raison pour l'en empêcher : « L’enfant a un rhume, il ne peut pas sortir de la maison ». Ou « L’enfant doit entrer à la crèche », etc. Pendant deux ans, les deux années qui précédèrent le séisme, le père ne put pas voir son enfant. Au cours de ces deux années le père se remaria avec une autre femme.

La mère mourut durant le séisme. Les grand-parents maternels étaient avec l’enfant. Les premiers jours après du séisme il y eut une grande confusion, les gens avaient peur et étaient tristes. Les répliques de séisme eurent souvent lieu : on ne savait pas ce qui se passerait demain. Les grand-parents maternels voulurent rendre l’enfant à son père et allèrent trouver le père pour lui rendre l’enfant.

Le père le refusa. Il dit aux grand-parents maternels que dans la mesure où la mère de l’enfant était morte, bien sûr, il se devait d'élever son fils. Mais il ne le pouvait pas maintenant. En effet durant le séisme ses parents aussi (les grand-parents paternels de l’enfant) succombèrent et il se sentait très mal. D’ailleurs, il avait beaucoup de chose à faire, par apport à sa famille et à son travail dans l’usine. Il voulait que les grands-parents maternels lui rendent l’enfant quelque jours plus tard, pas ce moment-là. Mais les grands-parents maternels ne furent pas d’accord. Ils essayèrent de rendre l’enfant à son père trois fois dans un mois, mais à chaque fois le père donna quelques raisons pour le refuser. Alors les grands-parents dirent partout que le père était très cruel car il ne voulait pas élever son fils.

Le père m’a dit qu’il fut très fâché quand il entendit « cette rumeur » que les grands-parents maternels avaient répandue. Donc, lui et sa nouvelle femme allèrent chez les grands-parents maternels pour chercher l'enfant. Mais, l’histoire n’est pas finie. A ce moment-là, les grands-parents maternels n’ont pas voulu rendre l’enfant. On leur dit que, selon la loi, le père est le premier tuteur légal. Donc ils laissèrent le père emporter son fils, mais ils continuèrent à dire que le père ne voulait pas vraiment élever cet enfant mais qu'il voulait l'enfant pour obtenir beaucoup d’argent, 400 000 yuans (environ 40 000 euros).

Pourquoi dirent-ils cela ? Il est vrai qu'au moment où le père voulut emporter son fils, la grande usine annonça que pour chaque employé ou ouvrier mort dans le séisme, sa famille pouvait obtenir une somme de 400 000 yuans. Dans la mesure où la mère de cet enfant était morte, cet enfant pouvait obtenir cette pension…

C’est le père qui a téléphoné à notre équipe, il voulait que nous puissions « voir » son fils. Une première fois, mon collègue a vu cet enfant avec son père et sa belle-mère. Mais il dût quitter le terrain. Il me laissa donc poursuivre ce travail avec la famille. Il me dit qu'il n'est pas possible travailler avec l’enfant parce qu'il a la bougeotte, il ne peut pas se calmer quelques secondes. Il me proposa de travailler avec l’enfant et sa belle-mère, parce qu’il trouvait que sa belle-mère était très gentille avec l’enfant. Il pensa peut être que l’enfant avait besoin d'être aidé à reconstruire sa relation à sa mère. Cette idée me semble pas mal.

Mais après avoir rencontré le père et la belle-mère à deux reprises, après que le père m’ait raconté ce que je viens d'énoncer ci dessus, j’ai décidé de changer d’idée. Je pensais que je devais d'abord travailler avec le père, parce que j’ai cru comprendre que le petit garçon avait senti qu’il avait été refusé plusieurs fois par les adultes : sa mère, ses grand-parents, son père aussi. Dans cette histoire d’abandon, son père me semblait être la personne incontournable.

Je ne veux pas, ici, donner plus de détails des séances quoi qu’ils soient intéressants. Je souhaite donner seulement quelques détails de la fin d' une séance : Une fois, après que nous (le père, moi, et cet enfant) eûmes déjà parlé pendant une heure, je voulus comme d’habitude finir cette séance. Durant la séance nous avions parlé de beaucoup de choses, non seulement de son enfant mais aussi de son remariage, de son travail, de ses collègues etc. Pendant ce temps son fils jouait dehors mais parfois il entrait pour jouer un peu dedans, et puis il retournait jouer dehors… Le père savait que cette fois la séance allait finir et qu'il lui faudrait partir. Mais cette fois, je ne voulais pas finir cette séance comme d’habitude. A ce moment-là, je posai une question directe : « Au début vous n’avez pas voulu accepter votre fils, m'avez vous dit, cela parce que vos parents étaient morts et que vous étiez triste et parce que vous aviez un travail important à l’usine, vous n'aviez donc pas le temps… Mais, est-ce qu’il y a une autre cause ? »

Le père resta silencieux quelque minutes, et puis il me dit : « Oui ». Il me dit qu'il haïssait les parents de sa première femme. Il pensait qu’ils n'étaient pas gentils, sinon ils n’auraient pas pousser leur fille à divorcer. Depuis deux ans, ils l'empêchaient de voir son fils. Après le séisme, comme ils étaient dans la gêne, ils ont voulu lui rendre l’enfant. Mais à ce moment-là, lui même ne pouvait pas reconnaître son fils. D’ailleurs il s 'était déjà remarié. Au début, il ne savait pas si, au cas où il reprenait son fils, il serait autorisé à concevoir un enfant avec sa deuxième épouse[13]

A ce moment-là de notre entretien, le fils peut être un peu fatigué de jouer rentra dans la maison de consultation et s’approcha de son père. Il s'agrippa à ses jambes et voulut que son père le prenne sur ses genoux…[14]

VIIIRésumé

Je pense que travailler sur le terrain est très différent que de travailler dans le cabinet de consultation, même si sur le site le cabinet de consultation est très simple. Après la grande catastrophe les survivants avaient besoin de beaucoup d'aide. Sur de nombreux points je pense (tous les volontaires  « psy » le pensent aussi) que j'étais impuissant.

Même s’il ne s’agit pas d’un travail psychanalytique au sens strict du terme, mon apporche des souffrances a pu se faire à partir de ce que mon propre voyage psychanalytique m’a permis s’entendre. Selon mon expérience, Je pense, une catastrophe naturelle n’est pas obligatoirement un traumatisme psychique pour les survivants. Le traumatisme au sens psychique du terme surgit après coup. Un vrai traumatisme psychique est personnel, d'une manière ou d'une autre il se retrouve relié à l’histoire personnelle.

Comme volontaire « psy », ce que je peux seulement faire est d'aider les gens dans leur cherche du sens, s’ils le veulent. C'est ainsi que je comprends l’Aide psychologique : Permettre au sens caché dans le cœur de chacun de sortir… Aider cette recherche du sens à pouvoir parvenir en un lieu… Aider les gens à vouloir chercher le sens…

Yan Helai

01-2009

Je remercie Mme Pascale Hassoun qui m’aide à écrire ce texte en français.



[1] yiguanzhong (衣冠冢) : yi, vêtement ; guan (, chapeau) ; zhong (, tombe.

[2] C’est leur travail.

[3] Je dois peut être en parler un peu plus : presque trois mois après que ce petit garçon ait joué avec sa pelleteuse, il y eut une pluie torrentielle. C'est alors que le cadavre de son grand-père sortit de terre… Ce garçon a jeté la pelleteuse dans un coin. Lorsqu'on lui demande s'il y joue encore, il répond qu'il y joue encore un peu. La dernière pelleteuse a déjà perdu deux roues…

[4] Ici, je ne veux pas parler de qi , ce mot est très compliqué en Chine. En effet, qi est la grande idée pour chinois : on peut trouver la place très important occupée par qi dans la médecine chinoise traditionnelle, dans la pensée de taoïsme, ou confucéen, etc.

[5] han xushen, qing duan yu cai, shuowenjiezizhu : “qu, qiqu, cangyinye”. zhejiang gujichubanshe, hangzhou, p. 635. ([]许慎,清]段玉裁,《说文解字注》:, 奇区, 藏隐也。浙江古籍出版社杭州p. 635.)

[6] Ke (克, dominer) : ce mot vient de la religion et de la pensée chinoise. Selon la religion chinoise, le monde est constitué par cinq éléments : jin 金, métal ; mu 木, bois ; shui 水, eau ; huo 火, feu ; tu 土, terre. Cinq éléments se conquièrent mutuellement : jin conquiert bois, bois conquiert terre, terre conquiert eau, eau conquiert feu, feu conquiert jin. Tous les choses sont constituées par certains de ces éléments, donc, tous les choses (inclus homme) se conquièrent mutuellement aussi et sont en circulation. C’est-à-dire, n’importe quelle chose ou personne a son conquérant. Selon cette théorie, il existe une méthode un peu compliquée pour calculer systématiquement qu'une chose parvient à interférer avec tel autre élément. Ici, dans la situation que je décris la rumeur est fondée en se référant à la date d' anniversaire de cette femme, à son visage etc... Cette femme a certaine inhérence telle qu'elle conquiert l’homme.

[7] Le Chinois pense que la catastrophe naturelle est créée par le ciel. « Le ciel n’a pas les yeux », signifie qu'il lance la mauvaise fortune arbitrairement.

[8] En effet, j’ai eu une hypothèse qu’elle s’est sentie coupable : En effet au cours des entretiens j’ai compris que la raison qu'elle invoquée, celle de se remarier pour pouvoir élever son enfant plus décemment n’était pas la seule raison pour ce remariage. Il devait exister une raison plus personnelle dont elle a très vaguement parlé. Par discrétion je n’ai pas souhaite l'interroger plus directement sur ce point.

[9]Éric Didier. Paroles d’enfants à un psychanalyste, Petite Capitale, 2008, p. 46.

[10] Le mot chinois que j'ai utilisé pour dire « comprendre » est 晓得(xiao de). Ce mot est un peu vague. J’ai utilsé ce mot pour désigner le fait que ce bébé a été sensible à quelques mots (signifants phonétiques?) dans l’entretien comme s'il voulait entendre. Bien que je ne sois pas sûr qu'un bébé de quatre mois puisse comprendre (savoir) chaque mot de l'entretien, je suis certain qu'il a perçu quelque chose.

[11] En effet, c’est D. W. Winnicott qui m’a donné cette inspiration. Dans son texte Patrick ou la noyade, Une réaction retardée à la perte, il utilise le jeu du Squiggle pour entrer en contact avec l'enfant.

[12] En effet, ses parents m’ont dit qu'au rez-de-chaussée vivait un couple du même âge que les parents de la fille Ce couple aimait beaucoup cette fille. Cette fille aimait aussi le couple, elle les appelait « oncle, tante ». Le couple, tous les deux sont morts dans le séisme. Jusqu’au moment où je suis parti, la fille ne m’a jamais dit que le couple était mort. Quand je suis parti, elle pouvait à nouveau entrer dans l’école.

[13] Selon la politique de l'enfant unique, une famille a un enfant. Mais en effet, compte tenu de la situation de cette famille, le gouvernement autorisa cette famille à avoir deux enfants. Quand le père voulut prendre son fils, il le savait déjà.

[14] J'avais pensé que,peut-être,la prochaine fois j'aurais pu recevoir l'enfant et sa belle-mère sans être tout à fait sur cependant que l'enfant en ait besoin.

Mise à jour le Dimanche, 16 Février 2014 20:37  

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