Le Cercle Freudien

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Karine MURDZA quand le Réel frappe à la porte d'un CMPP, Pierre BOISMENU, commencée l'analyse ?, 9 janvier 2016

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A la demande des auteurs les deux textes de ce samedi sont présentés ici l'un à la suite de l'autre car "Ce serait bien que les deux soient mis ensemble, pour faire trace de ce que, dans leur disparité, ils ont fonctionné le 9 janvier en articulation l'un avec l'autre".

 

Quand le réel frappe à la porte d'un CMPP

La réalité peut-elle prendre valeur de réel?

 

 

Mon propos n'est pas de vous raconter dans le détail un cas clinique. Il s'agit plutôt d'évoquer l'activité d'un psychanalyste dans une institution en tenant compte des effets possibles entraînés par les exigences, les pressions de celles-ci. Viennent dans cette institution des familles qui n'auraient jamais poussé la porte d'un psychanalyste en ville, ne sachant même pas que celui-ci existe. Le travail dans un Centre Médico Psycho Pédagogique, a comme particularité les échanges avec d'autres professionnels et d'autres institutions pour coordonner les soins apportés au patient. Par ailleurs, les caractéristiques sociales de la population accueillie et en particulier leur précarité amène parfois l'analyste à agir dans la réalité pour que le travail thérapeutique puisse se maintenir.

Ainsi, lorsque j'ai reçu l'argument de travail proposé par Monique Tricot, je m'en suis tout de suite saisi. Celui-ci venait faire écho à mes questionnements: « comment tenir ma position en institution »? Position bien différente du modèle de la cure classique que l'on peut mener dans nos cabinets.

A partir de la rencontre d'une mère avec son fils dans un Centre Médico Psycho Pédagogique où le réel s'est invité à plusieurs reprises, je montrerai comment j'ai tenté de faire exister de la psychanalyse, en inventant, dans le transfert que je pensais percevoir.

J'ai dit dans mon titre que le réel frappait à la porte. Il vaudrait mieux dire que la réalité familiale et sociale est si difficilement modifiable qu'elle prend valeur de réel intouchable. Ce qui revient toujours à la même place pour Boubaccar c'est précisément le manque de place dans les institutions, comme on le verra plus loin, mais aussi dans ses relations aux autres. Le refus lui est toujours opposé. Je dis LE car l'accumulation et la répétition des refus gomment leur singularité et finissent par en constituer UN seul inébranlable.

En quelques mots voilà le cadre institutionnel dans lequel je travaille.

Les CMPP ( Centre médico-psycho pédagogique ) ont été créés après la seconde guerre mondiale,  Le premier CMPP Claude Bernard a été crée en 1946. Des pédagogues, des psychiatres et des psychanalystes sont à l'origine de leurs créations. Celui dans lequel je travaille, a été fondé il y plus de 45 ans et la psychanalyse y a toujours sa place.

Au sein du CMPP, il existe une Unité de Soin Psycho-Pédagogique (USPP) qui accueille uniquement une partie des élèves de maternelle et de primaire des écoles de la ville où se trouve le CMPP. Ce dispositif a été construit en partenariat avec l'éducation nationale pour les enfants qui ne peuvent être scolarisés à temps plein à cause de leurs troubles massifs de la personnalité et du comportement. Un professeur des écoles spécialisé fait le lien entre les écoles et l'USPP.

L'objectif de cette unité est de permettre à l'enfant de retourner en classe à temps complet ou dans le cas contraire de l'orienter vers une structure pour des soins quotidiens comme un hôpital de jour par exemple.

Les enfants sont orientés par les crèches, les Centres de Protection Maternelle et Infantile, les écoles ou le Centre Médico-Psychologique et ils sont accueillis par demi-journée, le maximum étant 4 demi-journées par semaine pour un enfant. L'accueil se fait en petits groupes ( 6 enfants maximum par groupe ) pour des temps thérapeutiques. Ils sont en même temps suivis en thérapie individuelle au CMPP.

Dans le fonctionnement de l'équipe, les psychiatres, les psychologues et la psychomotricienne reçoivent en première instance. Cependant, il arrive que le médecin directeur, psychiatre, reçoive un enfant « dans l'urgence » puis, après évaluation de la situation, demande une place pour l'enfant à l'USPP et qu'une prise en charge individuelle avec un psychologue soit mise en place. Ce fonctionnement institutionnel ( qui a des allures de prescription médicale ) serait à discuter mais là n'est pas mon propos aujourd'hui.

Cette procédure ne va pas de soi pour l'analyste qui reçoit un enfant pour la première fois. D'avoir déjà entendu ce qui s'est dit en réunion et le prononcé d'un diagnostic produisent en lui des représentations psychiques qu'il doit écarter. Il est important de recevoir l'enfant avec son histoire singulière et sans a priori.

Cependant, à mon sens le travail en institution est d'une grande richesse car la pluralité des professionnels n'est pas sans élargir la pensée et les horizons. Il peut susciter chez l'analyste des associations qui ne seraient pas advenues simplement dans un colloque singulier.  Pour l'enfant il peut préciser des modalités nouvelles de prise en charge. N'oublions pas que dans l'équipe le rôle de l'assistante sociale est important.

Être psychanalyste en CMPP c'est rencontrer des enfants issus de l'immigration, mal logés, et qui pour la plupart n'ont pas de demande. Ce sont les autres, les enseignants, les médecins, les puéricultrices qui demandent pour les enfants. Or, il nous appartient de faire émerger leur propre demande en offrant un espace de parole et d'écoute. Le plus souvent, ces enfants s'en saisissent et découvrent progressivement que leur parole compte.

Mais parfois les situations sociales sont si précaires qu'elles mettent à mal le travail thérapeutique engagé, risquant de faire basculer le désir d'analyse vers un désir de réparation ou soi-disant thérapeutique (on ne soigne pas les attaques sociales) ou encore vers un découragement, voire un renoncement.

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La première fois que j'ai entendu parler de Boubaccar, ce fut en réunion de service. Le psychiatre l'avait reçu avec sa mère à la demande de l'école, et il l'avait diagnostiqué autiste.  Une prise en charge à l'Unité de Soins Psycho-Pédagogique ainsi qu'avec une psychologue  se mettaient donc en place. J'ai dû mettre de côté mes premières impressions pour accueillir cet enfant de façon la plus neutre possible. C'est à dire sans préjuger du travail qu'il faudrait spécifiquement mettre en place avec ce diagnostic posé.

Boubaccar, comme ses deux soeurs aînées, est né en France de parents immigrés. Il a été conçu au moment où sa famille a été expulsée d'un squat dans lequel le père les avait installés. Pour plus de précision, avant sa naissance, la famille ( ses deux soeurs aînées et ses parents) vivait dans un logement pérenne. Or, pendant un voyage dans le pays d'origine où le père n'ira pas, ce dernier a installé sa propre mère ( donc la grand-mère paternelle de Boubaccar ) « à la place » de sa famille. Au retour du voyage, celle-ci s'est retrouvée dans un nouveau logement où il n'y avait plus rien.  Madame ne m'expliquera pas le geste de son mari: « c'est comme ça ». Ce ne sera que quelques mois plus tard, au moment de l'expulsion, qu'elle découvrira que ce nouvel appartement était en fait un squat. De cette expulsion s'en est suivie des déménagements d'hôtel en hôtel et dans cette même période madame se rend compte de sa grossesse. Les débuts de vie de Boubaccar ont donc été marqués par des mouvements, des déplacements, des logements exigus et insalubres pendant trois ans jusqu'à ce que le CHRS[1] ( Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale), trouve un studio temporaire. Cette stabilité provisoire a néanmoins permis aux enfants d'être scolarisés et de mettre en place une prise en charge psychologique pour Boubaccar.

Au moment du premier Boubaccar, alors âgé de 4 ans, était collé contre le corps de sa mère et je ne pouvais voir ni son visage ni son regard. Il était assis face à elle, ses jambes étaient repliées sur celles de sa mère et il nichait son visage contre sa poitrine comme un nourrisson.

J'ai travaillé pendant 10 ans dans les crèches, et en PMI, et je suis formée à l'observation des nourrissons. Cette expérience m'a beaucoup servi pour travailler avec cette dyade mère enfant. Boubaccar ne parlait pas avec des mots, mais avec son corps, et comme  le disait Françoise Dolto tout est langage.

Il me vint alors à l'esprit que peut-être le seul point d'ancrage, le seul mode d'existence pour cet enfant, était le corps de sa mère et il fallait que je prenne le temps de les accueillir comme tels pour leur permettre d'accepter l'existence d'un autre sans que cela soit source d'angoisse. C'est pour moi ce que Lacan nomme « le temps pour comprendre ». C'est à dire laisser le temps suffisant pour  ne pas être perçue comme dangereuse. Une réponse trop précoce aurait été vécu comme agressive et à nouveau traumatisante. Ces deux corps accrochés l'un à  l'autre ne faisaient qu'un. Ce collage était pour l'enfant son seul mode d'être au monde. Un éventuel décrochage trop précoce aurait précipité Boubaccar dans une catastrophe définitive et aurait été l'équivalent d'une amputation, sans doute aussi bien pour lui-même que pour sa mère.

Lorsque j'ai vu comment cet enfant s'agrippait à son corps, je ne pouvais pas m'empêcher de me demander quels impacts sur son propre corps avaient produit les déménagements successifs. Avaient-ils été vécu comme un traumatisme?  J'entendais bien là qu'il y avait de la répétition mais pas au sens où on l'entend généralement dans les cures avec les névrosés. Ce n'était pas l'enfant qui répétait, il était l'objet des répétitions imposées de l'extérieur dont les parents avaient eux-mêmes été les objets, les victimes. Répétitions sous le coup d'une réalité sociale, injuste et inattaquable de front comme je l'ai déjà dit.

Comment cet enfant pouvait-il advenir comme sujet sous l'effet de ces répétitions?

Qu'est ce que j'allais apporter de plus avec ma spécificité d'analyste? Cette femme avait tant de fois répété son histoire aux travailleurs sociaux! C'est au fil de nos rencontres hebdomadaires, à l'écoute des mots et des silences de la mère puis de l'enfant que «  l'intime » s'est mis à exister pour eux. C'est à partir de cet intime qu'a pu se dérouler la cure. J'y reviendrai.

Cet enfant était en exil depuis sa naissance non seulement du fait que sa famille était africaine mais aussi par manque d'un lieu de vie stable. Il a été dans l'impossibilité de se créer son propre lieu réel, en conséquence, son propre lieu psychique. Toute séparation trop précoce du corps de la mère peut être considérée comme un exil, dans un pays dont on ne connaît rien et qui n'est donc pas représentable. J'ai moi même laissé raisonner en moi ce mot exil. J'étais témoin de ces deux corps collés l'un à l'autre et j'étais donc exclue de cette unité. Je me sentais à mon tour exilée face à cette union. En effet, d'une certaine façon je connaissais la question de l'exil, puisque mes grands parents paternels avaient également fait le choix de quitter leur pays au moment de la famine, espérant une vie meilleure en France. Leur exil m'avait laissé des traces présentes dans les récits ou simplement dans les allusions que j'ai pu entendre dans ma famille. Et j'ajouterai ceci n'est sans doute pas pour rien dans l'intérêt que j'ai porté à Boubaccar.

Accueillir l'étranger, n'est-ce pas le travail de l'analyste? L'étranger en soi-même, afin qu'il ne soit pas un obstacle au développement de l'enfant, et qu'un lien « familier » puisse se tisser avec les autres.

Ainsi l'analyste se doit d'accepter d'aller là où le patient nous conduit sans exiger à sa place, sans entériner ce que tout le monde attend de lui: qu'il se mette à parler par exemple. Il est essentiel de ne pas vouloir quelque chose à la place de son patient. Mais ne faut-il pas aussi que l'analyste résiste aux pressions de l'extérieur? Celles de l'école ou des collègues qui vous demandent pourquoi cet enfant ne parle toujours pas. Celles aussi parfois des parents dont le désir à l'égard de l'enfant est tel qu'il peut lui être préjudiciable. Il s'agit plutôt que les parents réalisent et prennent acte des difficultés spécifiques de leur enfant afin qu'ils se constituent en « alliés thérapeutiques ».

Ainsi mon travail a été de créer un lieu qui soit repérable par Boubaccar dans lequel il puisse se mouvoir (par son corps et par les mots progressivement identifiables) pour que ce lieu, au fond réel, advienne aussi en lieu psychique propre. Le transfert n'est pas seulement la condition de la création de ce lieu, il en est déjà la préfiguration. Le collage des corps ne pouvait pas être interprété. L'interprétation aurait été sans effet et peut-être même dangereuse car elle aurait risqué d'ancrer définitivement dans le corps ce mode d'être au monde. Dolto a raison, mais avec Boubaccar, au départ, nous étions plutôt dans l'univers d'un langage sans mots, autrement dit nous étions dans le registre du signe: il me parlait par ce signe (le collage) et il ME faisait signe. En retour, il me fallait lui montrer que j'acceptais ce signe avant que lui et moi ensemble nous puissions le rattacher à l'instance pulsionnelle pour que des représentations inconscientes puissent se constituer puis suivre ultérieurement un trajet vers le langage.

Toute parole est sexuée, se doit de l'être pour produire son effet mais là en l'occurrence, toute interprétation  précoce aurait été reçue comme une parole non sexuée venue de l'extérieur comme les contraintes et les répétitions que Boubaccar a dû subir. Si quelque chose du pulsionnel existait, il était enclavé dans ce corps à corps, dans ce corps à deux, échappant à toute représentation.

Le transfert, je l'ai supposé présent quand Boubaccar a commencé à se détacher du corps de sa mère en venant s'appuyer sur le mien. Il faisait des allers retours entre sa mère et moi, parfois il prenait la même position sur mon corps que celle qu'il avait sur sa mère. Commençait-il à se différencier du corps de sa mère en prenant appui sur le mien? Je suis bien d'accord avec Monique Tricot quand elle dit que le psychanalyste est là pour prêter son corps et son psychisme à l'analysant. Dans le travail  avec cet enfant, je m'impliquais certes psychiquement mais aussi avec mon corps réel tout en prenant soin de ne pas érotiser la relation et d'être vigilante à ce que pourrait ressentir cette mère voyant son enfant utiliser mon corps comme le sien. Boubaccar venait à la fois se blottir tendrement contre moi et il pouvait tout aussi bien me pincer ou me taper, tout en étant attentif à mes réactions verbales et corporelles. Je me demandais comment le corps de cet enfant avait été manipulé, touché, porté durant sa petite enfance?  Les logements exigus à répétition avaient ils empêché le développement moteur?  Ou créer une trop grande proximité des corps? Comment sa mère avait-elle investi le corps de son enfant dans ces conditions?

Avec l'évolution de l'enfant, j'ai pu commencer à mettre en mots ses mouvements et ses gestes au profit d'une ébauche ou une tentative de symbolisation. L'analyste ne fait pas que prêter son corps dans le réel, il élabore en même temps et tente d'y mettre du sens pour que quelque chose de l'intime puisse se nouer entre Boubaccar et sa mère. Car, comme nous l'a rappelé Pierre Boismenu au cours de l'exposé de Monique Tricot, l'intime n'existe pas tout seul. C'est ce que j'ai pu imaginer, voire constater, notamment lorsqu'au fur et à mesure que la thérapie avançait il a commencé à faire des allers et retours entre la salle d'attente et mon bureau. C'est après ces jeux que j'appellerai peut-être abusivement « Fort-Da », que Boubaccar a consenti à rester seul avec moi. La confiance que la mère m'a vu témoigner à son fils lui a permis elle aussi de lui faire confiance. Je me suis alors aperçue que sa mère s'appuyait sur moi, sur mes interventions pour à son tour s'adresser à son enfant autrement qu'en manipulant son corps.

Ajoutons qu'à la séparation corporelle a succédé l'usage de la voix, Boubaccar revenant dans le bureau lorsque je l'appelais. On peut légitimement penser que s'est progressivement installé « un transfert  à trois », c'est à dire aussi bien entre l'enfant et moi, qu'entre la mère et moi. Et sans doute est-ce grâce à cela que la thérapie a pu avancer. Création de l'intime donc, grâce au détachement progressif de Boubaccar d'avec sa mère qui a pu l'accepter. Création de l'intime pour chacun des deux, Boubaccar et sa mère, garanti par le transfert à trois.

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Au bout de deux années du suivi psychologique de cet enfant, la famille a dû de nouveau déménager. En effet, un autre logement temporaire plus grand, plus approprié pour toute la famille leur a été attribué dans une autre ville. Boubaccar a dû changer d'école car la distance entre chaque commune ne permettait pas qu'il reste scolarisé dans le même lieu.

La logique administrative aurait voulu que le suivi se poursuive avec une équipe de CMPP proche de sa nouvelle habitation mais compte tenu de son histoire et du transfert établi, cette solution était inenvisageable pour moi. A mon sens, il était impératif que cet enfant puisse continuer son suivi thérapeutique avec l'équipe USPP et moi-même. C'est là je crois une marque de mon désir d'analyste, il ne fallait pas « laisser tomber » mais au contraire tenir. Tenir aussi bien avec Boubaccar qu'avec cette mère déjà épuisée par les nombreux déménagements et les troubles de  son fils. Continuer la prise en charge thérapeutique dans notre centre relevait d'une démarche fatiguante pour celle-ci, car Boubaccar était particulièrement agité dans les transports en commun. Mais heureusement le « transfert à trois » existait bien. L'institution était devenue un lieu où elle s'était inscrite physiquement et psychiquement en y venant régulièrement. Elle savait qu'une équipe l'attendait pour prendre en charge son fils et qu'elle pouvait y trouver une écoute spécifique. Il était important de ne pas rompre cette « alliance thérapeutique ».

Il a fallu aussi que je tienne ma position auprès de la direction alors que la convention avec l'éducation nationale précisait que seuls les enfants scolarisés dans la ville du CMPP pouvaient bénéficier de l'USPP. Après des négociations, cet enfant a pu garder le même lieu de soin auquel il était attaché.

Soutenir une position d'analyste n'implique pas de ne la tenir que dans le cadre d'une cure : je l'ai dit, l'environnement social, c'est-à-dire la réalité dans laquelle baigne l'enfant ou le sujet, pèse lourdement sur son psychisme et sur le destin de la cure. Il apparaît que l'éthique du psychanalyste l'amène à devoir soutenir sa position dans des lieux extérieurs. C'est ce que j'ai cru devoir faire en dehors de ma propre institution auprès du CHRS qui hébergeait la famille. Celui-ci menaçait la mère de mon patient de ne plus les loger si  madame ne trouvait pas du travail rapidement. Le risque aurait été de devoir arrêter la prise en charge et que Boubaccar retombe dans l’engrenage des répétitions. Je renvoyais au CHRS l'ineptie de cette demande : comment cette mère pouvait-elle s'engager dans un travail alors qu'elle n'avait de cesse d'être dans les transports en commun pour accompagner son fils dans les différents lieux de soins, avec en plus l'obligation de garder son fils le reste du temps car il n'était scolarisé que quelques heures dans la semaine. Mes interventions extérieures pourraient peut-être s'apparenter à un acte analytique. En effet, parlant au représentant du CHRS, je m’adressais en fait à Boubaccar : « je suis toujours là pour toi, nous allons lutter ensemble pour garder notre relation et avancer » etc…Il faut bien le dire aussi, dans cette prise de parole publique je crois que je voulais affirmer une fois de plus ma place d’analyste en opposition avec l’application stricte des règles dont les conséquences sont graves pour un sujet.

Au fur et à mesure que la prise en charge avançait, j'insiste sur le fur et à mesure, nous avons envisagé nécessaire une structure de soins à temps plein de type hôpital de jour, alors même que  nous avons essuyé des refus à répétition. Cet enfant chaque fois, n'avait pas les « bonnes » caractéristiques pathologiques ou d'âge pour intégrer le lieu de soin demandé. Ces refus constituaient une répétition de plus, de trop, s’opposant de fait à des progrès possibles, voire risquant de détruire ceux accomplis. Or, il s'agissait en effet d’éviter à nouveau, l'exclusion et le « manque de place ».

Si j'ai insisté sur le fur et à mesure, c'est pour souligner que c'est de ma place d'analyste de cet enfant que j'ai participé à ces recherches de lieu et aux décisions institutionnelles, en fonction du déroulement de la cure. Toutes ces décisions doivent en effet corrélées au travail thérapeutique progressif afin que le sujet puisse les faire siennes, autant que faire se peut.

Comme le soutient Pierre Kammerer dans son livre « L'enfant et ses traumatismes. Huit psychanalyses en CMPP », il faut parfois intervenir dans la réalité de l'enfant pour tenir sa position d'analyste. C'est bien ce que j'ai tenté de faire pour éviter que les répétitions extérieures ne viennent pas ébranler le travail thérapeutique et ainsi renforcer la souffrance de l'enfant.

Karine Murdza

A Dijon, le 9 Janvier 2016.


Commencée, l’analyse ?

 

Quand Monique m’a contacté en juin ou juillet dernier, me laissant 8 jours pour me déterminer, j’ai certes eu un « déclic », un éclair « entamant l’ombre interne » comme dirait M.Duras, suffisant à orienter un travail, mais encore enkysté dans la nuit de l’intuition. J’espère avoir depuis avoir suffisamment travaillé pour en permettre une « perlaboration » comme dit Freud, qui n’en reste pas à cette intuition première.

-1- ANALYSE ET ACTE :

 

Le temps de l’analyse

Dans l’éclair de « l’instant de voir », il m’est donc venu une question, apparemment simple. Je la reprends par cette formule : commencée, l'analyse? Entendons bien, ça se complique déjà dès qu’on s’emploie à le dire: j'ai proféré « commencée, l'analyse ? », et non pas « comment c'est, l'analyse ? ». Question de temps et non pas d’être. Il s'agit de poser à l'analyse la question de son temps, moins celle du temps dans l'analyse que celle du temps de l'analyse, y compris par plus ou moins mauvais temps comme dans les temps actuels : soit donc la question « quand y a-t-il analyse ? », plutôt que « qu'est-ce que l'analyse ? » ou que « comment savoir si analyse il y a ? » , toutes deux supposant un certain surplomb théorisant, un regard censé dégagé, c’est-à-dire non engagé, hors jeu (ce qu’on appelle le point de vue de Sirius).

Une interrogation plus clinique donc, en ce qu’elle ne cesse de scander notre pratique quotidienne, souvent inquiète, marquant un embarras, sinon un doute qui pourra aller jusqu’à l’horreur même de son agir (ou non-agir) pour autant qu’il aurait fait acte inconsidéré ; ce que questionne, d’aller jusqu’à son ultime, cette formule enragée d'un jour où Lacan poussait le bouchon jusqu'au fond de la bouteille, et que nous signalait Monique Tricot en novembre: « est-ce-croquerie, la psychanalyse? ». En tempérant un peu la tonalité hystérique de cette mise en cause radicale d’une « Cause freudienne », retenons plus froidement le souci quotidien de qui s’est engagé, a fait le pari, a misé donc, sur un travail dit d’analyse : « là, [1]maintenant, dans ce cas, cette circonstance, avec ce patient, y-a-t-il, y-a-t-il-eu, y aura-t-il...de l'analyse ?... ou, dira-t-on aussi depuis Lacan, « de l'analyste ? » si on joue de la métonymie qui déplace la question du côté du répondant, de qui est censé éthiquement en répondre sinon pouvoir savamment y répondre.

 

Actualité de la question :

Avant Lacan, la réponse est sinon simple, du moins tranchée sans état d'âme : à l'IPA, elle est réglée administrativement par l'institution d'un parcours dit didactique, à dada sur le bon cheval trié sur le volet médical. Avec Là... quand, la question s'ouvre. Ou plutôt se ré-ouvre puisque Freud l'avait déjà fortement problématisée, en particulier dans un de ses derniers textes, Analyse finie, analyse infinie (que je traduirais d’ailleurs volontiers par sans plus le justifier ici Cure terminable, analyse transfinie). Je ne rentre pas dans l'histoire de la psychanalyse, ce n'est pas mon objet, mais je remarque simplement ceci (qui permettra de revenir à notre actualité) : il me semble que globalement, dans ces années 60-80, la question s'accentuait du côté de la fin (comme le titre cité de Freud y invite explicitement) : quand une analyse peut-elle aura être considérée comme finie, donc comme ayant eu lieu ? Comment décider qu'une cure été simplement arrêtée, son cours interrompu, ou bien qu'elle a été menée à son terme, accomplie? Dans ce dernier cas, on peut considérer que d'avoir été menée à son terme l'aura rendue « didactique » et donc aura produit un analyste au moins virtuel ; ou bien on peut considérer que la passe à l'analyste suppose un pas supplémentaire, une passe à l'acte dont l'énigme est à interroger. Mais quelle que soit l'option, dans tous les cas, c'est le point du vue de la fin (Je dis « point de vue » mais on en espérerait un « point de dire ») qui décide là du temps où analyse il y aura eu ou pas, même s'il est requis que de l'analyste il y en ait dès le départ de la cure, au titre de ce qui peut en anticiper la fin, et donc l'accomplissement.

Or, et sans que cette première perspective soit rendue obsolète, il semblerait que de nos jours la question se soit déplacée, retournée : Quand a-t-on vraiment commencé une analyse ? Voire : est-on jamais dans l'analyse ? Ce renversement de l'accent tient peut-être tout simplement d'abord à ce que dans les années d'or, disons les vingt glorieuses de l'EFP, on pouvait plus aisément tabler, à tort ou à raison, sur ce qu'on pouvait penser a priori être des demandes d'analyse, ou qui se présentaient telles, s'accordant a priori à l'offre, du moins dans le dispositif divan/fauteuil et avec les névrosés, puisque le travail en institution, avec des psychotiques singulièrement, exigeaient déjà de l'analyste qu'il s'accommode tout autrement de la non évidence de telles demandes (D’où par exemple l’invention de la psychothérapie institutionnelle).

Ce qui serait alors un peu nouveau de nos jours, ce serait une discordance grandissante entre ce qu'on attendrait d'un analysant lambda (essentiellement de se prêter à l'association libre plutôt que de chercher à « gérer » sa situation ; et de supposer un inconscient dont l’opacité résiste à l'idéal de transparence plutôt que demander le coup de clé qui resserrera les boulons°), discordance donc entre ce qu’on en attendrait et l'hétérogénéité des patients tels qu’ils s'adressent à nous comme « psy », voire qui nous sont adressés (par différents biais) sans demande avérée de leur part.

Air du temps à notre époque de mauvais temps pour la psychanalyse dans la culture ?

Elargissement de l'analyse à un public moins élitiste et non forcément empreint des signifiants directeurs de notre discours ?

Effets de mutations dans le discours dominant qui affectent les modalités subjectives ?

 

Le temps de l’acte

Toujours est-il qu'on ne se précipite plus tellement chez le supposé analyste comme si le pas de la porte franchie, il n'y avait plus qu'à s'y mettre, entre gens de bonne compagnie qui, pour savoir que leurs rôles ne sont pas symétriques et que ça n'ira pas tout seul, pas sans malentendu sans doute, n'en auraient pas moins une certaine conviction qu'ils savent où ils sont ensemble, dans quel « champ » - le freudien en l'occurrence - aussi indéfini soit-il. Autrement dit, souvent, on part aujourd’hui non plus d'un litige certes inévitable mais que le maniement du transfert pourra travailler, mais d'un différend plus radical, tel qu'on peut le définir avec Jean François Lyotard : n'être pas même d'accord sur ce / sur quoi on n'est pas d'accord. On peut bien sûr appeler ça des résistances à l'analyse, culturelles et/ou individuelles, mais aussi bien des résistances de l'analyste à s'offrir à « l'homme sans qualité », l’homme quelconque du « démos », en particulier sans qualification a priori pour nos procédures qui ont jusqu'ici fait leurs preuves. Il conviendrait donc de prendre toute la mesure de ce que les conditions d'époque, pour le pire peut-être, pour le meilleur pourquoi pas, engagent à inventer de nouveau, non pour « s'adapter » et céder sur son désir d'analyste mais pour en renouveler le tranchant, qui suppose peut-être d'être disposé à savoir changer, faire varier les perspectives prises sur son art.

Je propose alors de décaler un peu la perspective à prendre sur notre question, au titre d’une hypothèse à mettre à l’épreuve de votre entente. Plutôt que de chercher s’il y a de l’analyse ou de l’analyste, plutôt que de tenter de surprendre la présence d’un tel « serpent de mer » qui, aussi insaisissable soit-il est supposé être quelque part quoique se dérobant à la prise tel le fameux monstre du Loch Ness, rester plutôt à la surface du lac (« lac clinique, » en l’occurrence!), et repérer quand « quelque chose » se passe, qui n’est pas quelque chose justement mais comme une « onde », qui fait événement, un pur laps de temps faisant hiatus, une brisure de temps qui rompt l’être de la situation, une rupture dans ce qui était… mais qui sera arrivé et aura fait passer à autre chose. Ce qu’on déplore en effet dans une cure qui dure au long de son temps pour ne pas comprendre, c’est bien « qu’il ne se passe rien ou pas grand-chose », eau stagnante, jusqu’à ce que parfois ça arrive, comme par hasard, mais ça aura fait événement, qui ;comme tel, n’a aucune consistance d’être, qui fait acte. La question alors se radicalise : elle n’est plus de savoir si et ni même quand il y a de l’analyse mais de penser le temps de l’acte analytique, de cerner le réel de ce temps, là où il aura eu lieu, se sera passé

Le problème n’en est pas pour autant résolu, mais le gain est de substituer à un mystère de la Chose analytique, une énigme de l’Acte, ce qui me semble correspondre à une tentative pour sortir d’une problématique encore métaphysique voire « religieuse, c’est-à-dire qui en reste à une quête du sens de l’être.

-2- REPETITION ET ACTE

Si pas reine…

Pour essayer d’en tracer les contours, partons alors d’une séquence clinique.

C’est une jeune femme, 35 ans, directrice d’Ecole maternelle (ce n’est pas anodin). Elle a fait un travail de plusieurs années, qu’elle appelle de « psychothérapie » et qui l’a aidé à traverser des épisodes douloureux, notamment des histoires toujours ratées avec des hommes qui la laissent tomber. Travail arrêté depuis trois ans. Elle vient parce qu’elle a une peur panique que sa mère l’abandonne, parce qu’elle ne trouve pas d’homme et, symptôme singulier, parce qu’elle vit son corps radicalement coupé en deux : au dessus de la ceinture, elle se plaît, en dessous, c’est la cata, c’est informe. Très vite, au bout d’un mois peut-être, quelque chose se passe alors, en deux temps, à savoir deux séances consécutives.

1° séance : la ré-entendant parler de son corps coupé en deux dont la partie inférieure fait masse amorphe qui l’entrave (c’est son terme), il me vient un signifiant : sirène. Ca m’appartient, je viens de lire de près Mallarmé, des poèmes où il est souvent question de sirène, en particulier le fameux « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » ; et puis depuis mon enfance, cette drôle de figure mythique m’a toujours fortement intrigué. Et je m’entends alors dire à haute voix « comme une sirène », lancée sans réfléchir comme à la pêche à la ligne un bouchon dans le flot de ses associations ; et j’ajoute presqu’aussitôt « la moitié inférieure prise dans la mer », où peut s’entendre l'équivoque mer/mère, laissée comme telle, comme pont signifiant virtuel, à la guise de l’analysante pour s'en émouvoir, cet ajout spontané étant sans doute bienvenu pour éviter que ça se referme sur une simple nomination de l'Autre du genre « tu es une sirène » qui me mettrait en position de quasi père ou mari. Un certain silence frémissant, ça semble mordre…

C’est manifestement une interprétation, c’est-à-dire une métaphore qui substitue ce nouveau signifiant de sirène à celui du corps-coupé-en-deux qui était sa formulation du symptôme... Elle opère dans le registre de la signifiance, avec des effets de signifié (une figure, une représentation, cette « femme-poisson, avec toute la mythologie ou l’iconographie qu’on peut lui associer), mais elle vaut plus fondamentalement comme signifiant, dans son équivoque signifiante (on peut entendre aussi par exemple « si reine, alors… ») ; en tout cas, elle se situe dans le registre disons sémantique. Pas une explication, mais un certain dire de l'analyste, qui vient comme ça, surgi de l'écoute d'une langue de l'analysant et provoquant un savoir en creux de l'analyste en tant qu’analysant continué, qui se croisent dans une inter-langues. Ce qui du coup aura fait traduction d'une langue dans l'autre, pas sans trahison sans doute... Au risque d’un « forçage ». Fin de la séance, temps pour comprendre jusqu’à la prochaine.

2- séance suivante : reprise des plaintes de l'analysante , la crainte que sa mère ne l'abandonne, et les ratages réitérés jusqu'ici de toutes ses rencontres avec des hommes, qui l'abandonnent dès qu'elle se fie à eux, dont elle n'est d’ailleurs pas sans soupçonner qu'elle y met du sien, à se faire laisser abandonner, dans une véritable compulsion de répétition où se réalise ce qu'elle craint, à savoir où insiste ce que j’appellerai un point de réel du sujet, et qui s'en jouit (je crains qu'elle ne m'abandonne), pas sans le bénéfice secondaire de pouvoir justement retrouver sa mère dans la réalité comme dernier recours contre le mauvais sort.

J'ai à ce point de la séance totalement perdu trace de ce qui s'est dit ensuite dans ses associations plus ou moins balbutiantes, toujours est-il que hors de toute attente, je m'entends lui dire, comme si j'avais mal entendu, mais avec une quasi certitude de l'avoir presque entendu dire elle-même sans le dire (hallucination ou 3° oreille?): « Que ma mère m'abandonne, ou que j'abandonne ma mère ? ». Dire qui du coup a un effet décisif, qu'elle reprend à son compte, d'abord dans une certaine sidération puis en le subjectivant, en le conjuguant petit à petit. Et la semaine suivante, deux séances après, elle annonce qu'elle a rencontré un homme, elle qui se plaignait de n'en rencontrer aucun depuis trois ans, et que son corps n'est plus coupé en deux, qu’elle l’habite entièrement, etc.

Je laisse là ce qui, dans cette séquence très partielle, pourrait ressembler à un conte de fées... Ca n'a pas la prétention de rendre compte du cas, mais d'en raconter quelque chose de transmissible. Je voudrais surtout souligner trois points qui à mon sens s'en illustrent :

…alors effet-sujet :

1. Acte et interprétation:

Il me semble que ce qui s'est passé dans cette seconde séance relève plus spécifiquement de l'acte analytique, en tant qu'il ne se résume pas à l'acte d'interprétation, qu’il le déborde, même et surtout s'il a sans nul doute été préparé, rendu possible, par l'intervention précédente de l'analyste qui s'est engagé dans une symbolisation où en l'occurrence il y mettait du sien et où se croisaient des savoirs de langue, dans la dynamique du transfert entre eux. Mais ce qui se passe dans la seconde est autre. D'abord il ne se joue plus au niveau de la signifiance mais de la syntaxe (voire, en arrière pays de la grammaire, de la logique), dans cette bascule, ici, du passif à l'actif. Ce qui se manifeste par un déplacement radical du sujet par rapport à son monde précédent, tel que vectorisé jusqu’ici par son symptôme et cadré par son fantasme.

Quelque chose a eu lieu, « avoir lieu » étant ici entendu non au sens de place (un espace) mais à celui d'événement (un temps). Ainsi, de prendre acte de ces rencontres manquées avec les hommes en regard du grand serpent de mère, le sujet aura été amené à en prendre une toute autre « perspective » et peut, de ces échecs à répétition, en faire reprise à savoir faire encore des rencontres mais cette fois en corps nouveau, sirène débranchée, attestant un franchissement, ou signant un affranchissement. Et ceci sans retour en arrière, retournement semble-il irréversible comme les mois qui suivent le vérifieront. Ce qui ne veut pas dire d’ailleurs que l'analyse, c'est fini, puisqu'au contraire, c'est là que ça a commencé : elle a décidé de s'allonger (j'avais simplement évoqué la possibilité d'un usage du divan dans les premiers rencontres) et, dit-elle explicitement de « commencer une analyse ». Ce qui a un petit air paradoxal par rapport à une doxa qui a pu s'imposer entre nous, que de tels temps signeraient plutôt un moment de conclure, au bout d'un épuisement de l'interprétation, qui nous achemineraient donc vers une fin de cure.

2. acte, inconscient, et répétition :

Il y certes une articulation à préciser avec le travail disons « standard », celui qui se fait sous hypothèse de l'inconscient, ce savoir sans sujet, via la supposition d'un sujet supposé en savoir au moins l'accès, et qui peut être l'occasion d'effets de vérité qui réalisent par à-coups des déplacements dans la représentance du sujet (en algèbre lacanienne, au saute de S', corps coupé, à S'', sirène en mer). Mais, et c'est le deuxième point qui me retient, quelque chose a eu lieu, non strictement dans le registre de l'inconscient entendu comme savoir insu textualisant son « destin », mais dans le registre de la répétition. Et cet autre travail est non seulement possible mais le plus décisif quant aux effets attendus d'une analyse, qu’on peut appeler avec Olivier Grignon de « guérison » (analytique), et qui opère donc spécifiquement dans la dimension de la répétition.

L’insistance de la répétition, Freud la découvre avant tout comme obstacle au dévoilement de l'inconscient dans Remémoration, répétition, perlaboration, et elle insiste encore dans Analyse terminée, analyse interminable comme butée de l'analyse. Lacan la reprend pour en renouveler radicalement l'abord à partir du séminaire XI sur les 4 concepts. Je n'ai pas le temps ici de pénétrer dans cette élaboration complexe de « tuchè » et « automaton », et mon objet n'est pas de traverser la textualité lacanienne. Simplement, je retiens d'abord que ce travail est distinct et relativement séparable du long travail de cure commencée par l'effort de remémoration, et qu'il produit des effets-sujet dans le réel et pas seulement des effets de vérité dans le symbolique, au point qu'on pourra se demander jusqu'où on peut aller à faire l'économie de ce travail « standard » de la « cure-type », ce qui pourrait offrir un réel travail analytique à des sujets dont la demande n'en passe pas forcément par la supposition d'un savoir insu à déchiffrer, qui peuvent même paraître « désabonnés à l’inconscient » comme Lacan le dit de Joyce, mais dont il faudrait saisir par un autre biais la demande, aussi peu calibrée à notre offre a priori soit-elle, quoique pas sans certaines modalités de transfert à trouver.

3. acte, transfert et rencontre :

Enfin, 3° point, dans cette dimension de l'analyse, aux occurrences sinon rares du moins aléatoires, l’engagement de l’analyste dans l'actuel de la rencontre avec l'analysant vient au premier plan. Il m’est venu ici en novembre en écoutant Monique Tricot de formuler la présence paradoxale de l’analyste, comme une « absentiation », non pas donc une absence mais un procès d’absentiation, de soustraction, de son être-là. Or, dans ce temps de l’acte, cette « présence » singulière n’en donne que plus vivement le la de la rencontre (la au sens musical), qui est justement de ne pas simplement être (avec accent, là comme présence plénière).

Certes, il y a d’abord dans le transfert la dimension d’illusion nécessaire d'une répétition du même, du même que supposé vécu avant, qui s’y « projetterait » de nouveau comme sur un écran et telle qu’elle pourra effectivement mettre en scène des histoires passées dont le retour signifiant aura effet de vérité par interprétation. Mais dans ce temps de l’acte que je tente de cerner spécifiquement, le régime du transfert est bousculé, et la rencontre avec l’analyste s’avère la nouvelle rencontre qu’elle est de fait, aussi contingente qu'artificielle et singulière et qui met les deux au vif de ce qui se joue d’eux dans le ratage d'une relation. Le dispositif lui-même en vient à être pris en compte comme tel, en son écart avec l’imaginaire d’un écran projectif du passé, manifestant que cette répétition-là, cet amour de transfert, est en vérité une sorte d’«amour à la manque », une rencontre délibérément manquée avec le réel mis en jeu par l'analyste, à savoir son impossible « rapport » avec l'autre, l’analysant, si du moins le dit-analyste s'en tient à l'éthique de son désir d'analyste. Ce qui se marque dans notre exemple par cette espèce de « vraie/fausse » incompréhension de l’analyste, cette méprise sur ce qu’elle aura voulu faire entendre.

Que l’analysant en prenne acte, et l'échec de la répétition du même peut alors éventuellement se réaliser comme tel, en faisant valoir cette occurrence comme « répétition finale » qui autorise de rompre ainsi avec la croyance au « destin » qui jusqu’ici faisait nécessité d'un éternel retour du même ratage. Ce qui aura fait acte, c'est ce qui aura fait non seulement coupure dans le discours qui s'en relance plus loin de séance en séance, mais ce qui aura fait rupture du discours, hiatus qui fait passe à l'inconnu d'un autre « monde » en devenir, au risque au moins temporaire de l’immonde, ou qui « coupe l'histoire en deux » comme disait Nietzsche en 1888 au bord de son ultime saut. Et ça s’atteste d’un retournement du sujet : mutation de la perspective du sujet, du sujet comme perspective, devenant autre perspective. Il y a avant, et il y a après : acte pris du réel du temps, de son irréversible.

3- l’ACTE PSYCHANALYTIQUE N’EST PAS UN « ACTE PUR » :

L’acte analytique au risque de l’acte « pur »:

Pour continuer de cerner cette énigme de l’acte qui touche à cet impossible d’un réel du temps, je ferai le détour, peut-être inattendu, par celui que je viens de citer, Nietzsche, ce philosophe très singulier, que j’ai par devers moi toujours plutôt appelé « folisophe » et que Alain Badiou appelle un anti-philosophe[i]. Pas pour s’engager dans une spéculation philosophique et discuter de ses thèses s’élaborant et se bouleversant sans cesse sur vingt années, mais pour cerner ce qui s’est passé pour lui en 1888, la dernière année, de son ex-sistence de sujet, avant qu’il ne connaisse ce qu’on a appelé son « effondrement », soit, après un très bref épisode délirant début janvier 89, son mutisme radical, à partir précisément du 9 janvier et pour les dix dernières années de son existence de vivant (il est mort, physiquement, en 1900).

Je n’en ferai pas non plus simplement un « cas », au sens psychiatrique du terme, car, s’il est facile en effet de le ramener à la case « psychotique », ça n’en ferait qu’un fou de plus, avec le seul bénéfice que nous, au moins, nous ne le serions pas ! Et ce serait faire fi de ce que, aussi fou en sera-il devenu (tel d’autres « génies », Cantor ou Göedel par ex), c’est d’abord un fou pensant, un penseur jusqu’à la folie, et que comme tel il peut nous porter à penser la pensée jusqu’à son point de folie, qui précisément avec lui est celle de l’acte que je propose d’appeler « acte pur ». Lequel ne se réduit pas d’abord à ce qu’on appelle entre nous un « passage à l’acte », puisque précisément il n’y a rien de tel qu’un suicide réussi ou une agression (ou le pire, les deux réunis comme on peut malheureusement en avoir ces temps des exemples bien trop spectaculaires et dramatiques) : car en l’occurrence, rien ne se passe, qu’un parlêtre qui cesse absolument de parler, et qui donc aussi bien, sinon cesse de vivre, du moins cesse d’être –– pour autant qu’un parlêtre, comme le dit Lacan n’est être que de ce qu’il soit parlant.

Or, ses derniers dits fragmentaires, qu’on peut lire collectés à titre posthume dans le volume XIV de ses Œuvres complètes chez Gallimard, témoignent d’un dire de l’acte, voire en acte, ou du moins en anticipation d’acte (c’est d’ailleurs toute la question !), qui peuvent nous intéresser au premier chef, en tant qu’analystes. J’abats tout de suite ma première carte : l’acte nietzchéen n’est pas l’acte analytique, il est ce que Badiou appelle dans son remarquable séminaire sur Nietzche qui vient d’être publié, un « acte philosophique », l’acte philosophique par excellence, qui radicalise l’acte de « penser », que seul Nietzche semble avoir osé réaliser, jusqu’à s’y flamber (n’oublions pas que « pur » peut être lu comme translittération du grec « pur », le feu). L’acte analytique, de ce point de vue, n’est pas un acte pur ; et je montrerai tout à l’heure en quoi il s’en écarte.

Mais il a à en connaitre le risque et la folie, à en traverser le vertige, quoique à le manquer assez pour en revenir sinon indemne donc entamé, du moins ex-sistant à son désir renouvelé. Je rejoins là ce qui est pour moi une des grandes leçons que nous a laissée notre ancien président du Cercle, Olivier Grignon, à savoir que l’analyste doit pouvoir se porter aux confins de ce qu’il appelle par un oxymore « la psychose qui n’est pas la psychose » : sans y rester, bien sûr, mais sans en repousser le point de folie, s’il veut non seulement avoir à faire avec les dits-psychotiques, mais dans tous les cas se risquer à ce qui peut valoir comme acte analytique au-delà du mi-dire de la vérité, lequel ne suffit pas comme tel à autoriser qu’un sujet s’autorise de lui-même à se faire sujet à l’inconscient. Cette dernière formule que je risque ici, énonce pour moi ce que serait un sujet qui n’a plus besoin de « cure », non qu’il serait « analysé » mais au contraire qu’il pourrait commencer véritablement son analyse, son analyse infinie (transfinie), c’est-à-dire qu’il sera disposé à prendre acte de l’insu, via les bévues qui rompent son ronron… J’y reviendrai plus loin.

 

Le folisophe et « l’acte philosophique »::

Revenons pour le moment à notre folisophe. Je m’appuie sur ce remarquable texte de Badiou que je vous engage à lire éventuellement, et bien qu’il ne constitue en rien – et n’en a aucunement la prétention – une étude psychanalytique sur Nietzche. Il se veut et reste de part en part un texte de philosophe, fait du point de vue du philosophe qu’il entend être, en dispute avec l’anti-philosophie dont il encaisse les coups mais qu’il brave non sans courage. Je ne le suivrai pas dans cette optique qui est la sienne, mais y prendrai matière pour penser l’acte absolu que Nietzsche porte en son être même à l’incandescence de la pensée, cet événement qu’il nomme lui-même « Nietzche » avec des guillemets, distinct de l’individu Nietzsche qui en pâtit mais s’y dévoue sans faille - ou jusqu’à en faillir. Je ne ferai qu’effleurer la question, car elle mériterait peut-être un bouquin entier. Disons au plus direct, que - je cite Badiou, « Nietzsche est celui qui a poussé jusqu’aux extrêmes limites (O.Grignon dirait « jusqu’à son ultime ») l’impératif de parler en son propre nom, de parler comme soi-même ». Ce qui peut s’entendre comme une façon radicale de « ne pas céder sur son désir » comme l’énonçait Lacan dans le séminaire 7, d’aller jusqu’au bout de son exigence intrinsèque, d’en répondre absolument quoiqu’il arrive, sans s’en remettre jamais à quelque Autre qui en assurerait le dire, ne serait-ce qu’à le contredire (n’oublions pas que Nietzsche est celui qui a proclamé que « Dieu est mort »)[ii].

Autrement dit, Nietzche prendrait à la lettre l’aphorisme lacanien « Moi la vérité je parle », mais sans le rectifier de cet autre aphorisme qui le supplémente, à savoir « qu’il n’y a de vérité que mi-dite ». Nietzsche donc, quant à lui, de « la vérité qui parle », il en déduit directement que la vérité ne tient qu’au dire, à la déclaration ou décision de qui elle tient et qui s’en tient, de la seule énonciation qui s’y risque de tout son être. Le problème, en l’occurrence le drame, est alors de pouvoir le supporter, au double sens de s’en faire support (logiquement) et de l’endurer  (corporellement). D’où l’extrême douleur d’un tel penser, qui ne fait qu’une avec celle d’exister (on pense ici à cette formule essentielle de O.Grignon dans Le corps des larmes: « la douleur d’exister »). « Nietzsche » (avec les guillemets qui nomment l’Evénement annoncé par le bonhomme Nietzsche) n’est pas qu’un nom qui s’éternue (Nietzsche !) il est une « explosion » permanente dans sa chair comme le nomme Sarah Kofman dans son livre sur Ecce homo de Nietzche (Explosion 1, c’est son titre), et il ne cesse de faire état de ses souffrances inouïes dont il assume la nécessité, dans son effort « surhumain » pour « sauter par-dessus soi-même » (formule extraordinaire du Gai savoir ou de Zaratoustra).

Pour le dire peut-être plus simplement, ce qui anime Nietzsche jusqu’à en prendre feu et n’en laisser que cendres pour la postérité des nietzschéens, c’est, comme le dit sobrement Badiou, « d’établir un régime de discours sans écart entre celui qui dit et ce qui est dit », car (je cite encore) « le réactif, la prêtrise, la vassalité et l’abaissement commencent avec cet écart, un tel interstice étant l’originaire du négatif… ». Or, toute négativité contrevient à ce que Nietzsche cherche à rendre possible : le oui affirmatif inconditionnel à la Vie, à tout ce qui est, ou plutôt advient et revient (retour éternel), ce qu’il nomme le dionysiaque[iii]. Cette résiliation de l’écart entre la pensée et le réel pourrait aussi se formuler en terme lacaniens : là où ce dernier énonce d’entrée dans L’étourdit : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit… », notre philosophe-à-la-folie vise à faire advenir enfin (mettant fin à toute l’histoire de la négativité, coupant radicalement en deux l’histoire humaine) un dire qui soit parfaitement coalescent aux dits, indiscernable des dits, qui soit en acte dans les dits. Ce qui n’aura lieu qu’au jour d’un Evénement inouï, un « avoir lieu » sans être car en pur devenir, dont « Nietzche » en l’occurrence serait ici le nom[iv].

Là encore, on pourrait dire qu’il prend à la lettre cet autre dire de Lacan selon lequel « l’acte est un dire » (contrairement à une action). Mais Lacan le supplémente de cet ajout que ce n’est qu’après coup que le dire prend acte (comme on dit que la « sauce prend », un temps d’après), c’est-à-dire fera que l’acte aura été un dire du fait qu’on en réponde (et qu’on n’y sera pas passé, à l’acte, mais que l’acte aura passé, et aura passé qui ?- le sujet, l’aura passé à « autre chose »). Nietzche s’en tient, quant à lui, à l’exigence « surhumaine » que ce qui est dit fasse Un-sans-reste avec le fait de le dire. Ce qui revient à faire coïncider parfaitement les deux sens opposés (au sens des mots primitifs selon Freud) du mot « réaliser » : faire réel (actualiser, faire advenir) et rendre intelligible (penser, s’en saisir subjectivement).

Entre parenthèses, je note que c’est pertinemment que Badiou nomme cet acte pur[v] l’acte proprement philosophique. En effet, je soutiendrai que le propre du philosophique, au-delà de toute philosophie particulière, est ce que j’appelle le « discursivisme » ; c’est-à-dire que le désir constant du philosophe est de dire ce qu’on dit, tout ce qu’on dit et le fait qu’on le dise, dire tout sans reste y compris de le dire, pour paraphraser Kojeve, l’un de ses maîtres es philosophie qu’a reconnu le gentilhomme Lacan (bourgeois ou pas). Seulement, tous les philosophes, s’ils en font de fait leur horizon, leur idéal, ou disons leur cadrage fantasmatique, n’y atteignent jamais ; ce pourquoi chacun remet sur le métier ce que ses prédécesseurs ont manqué, et ils souffrent symptomatiquement de l’écart toujours renouvelé de leur dire à ce qu’ils prétendraient dire. La folie de Nietzche aura été de vouloir couper court à cette impuissance, symptôme réactif (on pourrait dire « névrotique »), et de réaliser en lui-même, sur lui-même, sur l’Evénement de son Nom engageant sa chair, cette conjonction avec le réel de la vie toujours différée dans l’histoire, de la pensée dite « pure », celle qui se ferait « pensée réelle », dont l’impossible effectuation l’engouffre dans le paradoxe d’un pur temps sans être mais qui, de n’être pas, serait comme hors temps.

Paradoxe qui signe bien le heurt d’un réel, au non sens lacanien d’un impossible, dont Nietzche a finalement fait les frais, endurant explosivement l’écart résurgent en lui comme écartèlement entre son dire de l’acte, toujours annoncé pour imminent et l’acte de le dire toujours en souffrance de se réaliser, jusqu’à l’implosion finale qui en rabat la violence en trou noir. La dernière figure de cet écartèlement qui fait retour dans le réel (à défaut que soit assumée la castration du parlêtre) sera le déchirement entre Nietzsche-Dionysos et Nietzche-le-Crucifié. Ariane convoquée en dernier recours n’y pourra rien, tiers définitivement exclu. Il sera finalement passé à l’acte, au sens où il y « passera », y restera. Hors jeu. Ou Je. Pas sans toutefois nous laisser à penser, pas sans nous confronter à l’ultime…

-4- PASSAGE A L’ACTE / PASSAGE DE L’ACTE :

 

L’acte comme rupture :

Cette figure infigurable de l’acte, dans son excès même, et son impasse, nous concernent. Je l’entends au-delà d’une occurrence pathologique, en termes de pensée de l’acte analytique lui-même. La figuration nietzschéenne de l’acte (même et surtout dit philosophique par le philosophe Badiou) est bel et bien anti-philosophique en ce sens qu’il retourne complètement ce qu’en pense la philosophie depuis Aristote, pour qui ce qui est en acte est l’accomplissement de ce qui est seulement en puissance, que s’y actualise ce qui se dessine virtuellement et donc qu’il fait être pleinement ce qui seulement pouvait être, n’était qu’en puissance d’être. L’acte (entéléchie, en grec) vient donc à la fin, pouvant s’anticiper comme la « cause finale » qui oriente le sens de l’être et le réalise en son achèvement : ça y est !, comme on dit d’un aboutissement.

L’acte « pur » nietzschéen, lui, réalise anti philosophiquement la quintessence philosophique en la retournant en son contraire ; il est pure rupture dans l’être, événement nécessairement improbable mais qui arrive, et se manifeste dans son occurrence comme un « pur temps » de desêtre, (désêtre du sujet). Comme dans « l’instant de ma mort » tel que l’a vécu M.Blanchot dans la contingence de la guerre de 40 (il a failli être fusillé par la Wermacht) qu’il ne peut raconter que 50 après dans son quasi dernier livre, éponyme. L’acte « pur » n’est pas l’être accompli, il survient au contraire à l’improviste d’une rencontre qui détruit le cours des choses, déconstruit la réalité, y compris psychique, fait césure irréductible à tout dispositif établi de la pensée[vi].

Or, l’acte analytique, en tant qu’il est acte réel, qu’il touche au réel, est lui aussi tout le contraire d’un accomplissement, de l’aboutissement d’un processus ; il participe de ce même hasard, de cette « fortune » qui, rencontrant un impossible, rompt avec la possibilité de l’interprétation, avec l’interprétable. C’est ce qui motive Freud à postuler la pulsion de mort, laquelle vient là où bute l’interprétation du symptôme ; c’est aussi ce qui chez Marx contraint à la révolution, révolution qui s’impose là où le symptôme prolétaire n’est plus négociable comme valeur marchande. Là donc où, comme dit Marx, il ne s’agit plus d’interpréter, de donner sens ou valeur, mais de transformer.

 

L’acte prévenu :

Mais si, comme l’acte anti-philosophique nietzschéen, l’acte analytique n’est pas ce qui accomplit l’Etre en sa pleine réalité effective mais au contraire la défait et l’excède, il n’est pas davantage le fait d’un sujet qui l’« accomplirait » au sens où il en serait l’auteur à la source ou l’acteur en maitrisant l’interprétation: l’acte analytique n’est pas ce que fait l’analyste mais ce qu’il peut pour le moins ne pas empêcher d’arriver et pour le mieux en répondre après coup, c’est-à-dire l’orienter pour que la rencontre fortuite s’avère bonne plutôt que mauvaise fortune. Et c’est là que l’acte psychanalytique s’écarte résolument de l’acte pur nietzschéen, dont la folie consiste à vouloir s’en rendre maître, ce en quoi il est encore un philosophe, quoique radical, ou « intégral », puisque sans la prudence discursive qui prévient le commun d’entre eux de « se prendre réellement pour un maître » (formule obsessionnelle) ou le soutient comme sujet clivé à en défier le pouvoir (formule hystérique). Volonté de maitrise totale qui voue Nietzsche à un déchirement insoutenable entre lui qui s’annonce comme le seul événement qui ne cesse pas de ne pas venir, et lui qui se nomme comme le seul Nom de cet événement auquel il aura donné son corps sans organe, sa chair à vif. Volonté de maîtrise qui finalement le précipitera dans la mort-le-seul-maître, mort du parlêtre s’entend.

L’acte analytique, quant à lui, est prévenu de ce délire auto-référentiel d’un sujet coïncidant avec son Nom et qui excède l’écran du fantasme (ce gardien d’une réalité qui se rêve éveillé), délire qui réalise l’impossible d’un signifiant se signifiant lui-même et abolissant de ce fait la représentance du sujet. Il en est prévenu au double sens du terme. Prévenu de ce délire au sens où non seulement l’analyste en sait quelque chose mais qu’il a à en connaitre, car ce n’est qu’à en traverser la trouée subjective qu’il opère éventuellement ; mais prévenu aussi contre lui au sens où il s’en garde, qu’il y a à en revenir pour qu’un sujet, d’en prendre acte, s’y retrouve, plutôt en renaisse, effectivement « transformé ». L’acte analytique n’est donc pas un passage à l’acte. C’est comme le dit Lacan une fois, un passage de l’acte. Soit : un passage par l’acte, et un acte qui fait passer. Je vais tenter de cerner de plus près encore comment ça marche, ou plutôt comment ça saute, car ça ne fonctionne pas ça se risque. Comment ça saute, de quelle enjambée ? Précisément pour que ça ne saute pas, ne flambe pas comme la bombe qui un peu plus explosait[vii]

 

Evénement :

On peut partir de cette question : à qui revient l’acte analytique ? Implicitement, il me semble qu’on pense spontanément que c’est le fait de l’analyste, qu’on lui attribue l’acte comme ce qui lui revient au sens de ce qu’il initie, impulse, ce qu’il acte. Mais on peut aussi bien dire que c’est à l’analysant qu’il revient, si l’on entend par là ce qui lui est destiné, ce dont il tire le revenu. Sans doute, comme on le verra, c’est l’un ET l’autre, l’un qui en répond, l’autre qui en prend acte. Mais c’est d’abord, sur le moment décisif du passage de l’acte, NI l’un NI l’autre : c’est ce qui a lieu, événement, entre eux deux, ou plutôt ce qui d’eux, dans un moment d’éclipse de toute maîtrise et identité, ferait qu’ils ne sont plus Deux, un et un,  mais pas Un non plus, indistincts plutôt, ou indiscernables, non séparés quoique pas confondus, disjoints mais se conjoignant ou entrecroisant en tant qu’ils sont « hors de soi ». L’analyste y va en effet d’un dire qui lui échappe, qui rompt avec les théorisations ou préjugés informant, même malgré lui, son écoute : dans ce qu’il se surprend à dire, il n’y est pas, il est « désêtrifié » , son dire est comme hors sujet ; la preuve en est son embarras qui après coup, parfois aussitôt dit, lui fait se demander « qu’est-ce que j’ai bien fait là ? ». L’analysant quant à lui n’en revient pas sur le moment, saisi par l’imprévu qui peut un temps le laisser d’abord coi, désubjectivé.

On ne peut sans doute guère en dire plus de ce qui se passe, fait passe, dans cette « boîte noire » où s’opère cette sorte de « transferrance », ce court-circuit dans le transfert où chacun s’est certes d’abord impliqué à sa manière, et dissymétriquement, mais qui là, « l’esp d’un laps » comme néologise Lacan, brouille les positions et fait bouger les lignes[viii]. N’est-ce pas d’ailleurs pour ça que Freud s’intéressait, certes de manière critique mais ne cessant d’en être interloqué, à ce qu’il appelle la « transmission de pensée » ? On ne tentera pas pour autant une « para-psychanalyse », mais on peut essayer néanmoins de cerner les entours de cette trouée temporelle, de déterminer les pas du saut qui l’enjambe.

 

Passe :

En reprenant par exemple la séquence retracée tout à l’heure. Il y a eu un saut, actant en l’occurrence un retournement. A supposer qu’on essaye d’en élaborer une sorte de « physique », de ce mouvement, il faut en noter deux paramètres essentiels : ça se passe entre deux (plus rigoureusement : c’est d’eux – apostrophe- que ça arrive), et ça ne va pas sans dire (que ce dire soit parole, silence, geste, attitude…). Ici, en l’occurrence, une énonciation risquée de l’analyste poussé hors de lui (de sa réserve), cette question qui n’en est pas une et lui échappe ; mais pas n’importe quand : au moment où il appréhende dans une espèce d’intuition quasi hallucinatoire un certain mouvement pour le dire quoique non dit chez l’analysant : un peu plus ça allait se dire, ça aurait pu, mais non ce serait inouï, comme un cri de naissance arraché à la mort d’une « vie antérieure »… Le dire venant de l’analyste flotte alors dans ce point d’espace temps improbable, où l’Autre (grand A) perd sa majuscule de lieu d’où ça parle et se profile comme un autre (minuscule), un proche-un qui anticipe d’un pas celui que l’analysant pourra alors effectuer pour le rejoindre vers une issue à son insu[ix]. Pour faire image, c’est comme si cet autre (ici petit autre, non un semblable imaginaire mais un partenaire, voire un « congénère »[x] dans l’épreuve de réel), comme si ce petit autre, en préfigurant le saut, l’attendait sur l’autre rive de ce qui sera arrivé, et dès lors passé. Reste à l’analysant d’oser entendre son pas-de-dire, le temps de se hâter d’en prendre acte.

Etrange temporalité, non chronologique : l’acte n’aura eu lieu que d’en prendre acte après coup et - c’est encore plus « fou », prendre acte de ce qui n’aura été que son anticipation. Etrange logique aussi bien, absolument non déductive : finalement l’acte n’aura pas eu lieu, tel la guerre de Troie de Giraudoux, n’aura pas eu lieu en temps réel comme Acte Un. Mais rencontrant le réel du temps (qui est tout le contraire de ce qui aurait lieu en « temps réel »[xi]), rencontrant son impossible à endurer, il se sera produit dans le report, le déport, la différance, de son déclanchement à son effectuation, comme d’emblée acte d’eux (apostrophe), qui ne commence qu’à re-commencer. Paradoxe d’un tel temps logique de l’acte dit analytique, qui n’est pas une logique du temps, laquelle le géométriserait[xii]. C’est de ce point de vue un acte manqué, forcément manqué comme « acte pur » : il n’y a pas d’acte 1, il ne tient que d’eux, de leur différence brouillée jusqu’à l’indifférence mais différée[xiii] du pré-dire qui l’annonce (qui introduit à son réel) à l’attestation qui l’aura accompli (qui s’en sera avisé).

D’où l’étrange gymnastique à laquelle se livre Lacan dans le séminaire sur L’acte analytique : Son modèle, ou sa matrice est ce qui aurait eu lieu lors de la passe de l’analysant à l’analyste, cette décision incongrue voire folle de faire ce saut, de « s’autoriser de soi-même et quelques autres » à se faire prendre par d’autres pour le sujet supposé savoir, sachant « de source sure » qu’on en a éprouvé soi-même l’inexistence dans sa cure menée à son terme. Opération dont on n’est jamais sûr, malgré le dispositif de la Passe ou plutôt à cause de son échec reconnu par Lacan lui-même 10 ans après son instauration (y a-t-il jamais un analyste certifié?). Ce pourquoi, peut-être, entre parenthèses, le Cercle freudien n’en a pas reconduit la pratique, tout en en maintenant l’instance (à entendre comme une « lettre en instance »), car sa supposition comme une présupposition nécessaire est mythiquement, ou mieux, axiomatiquement opératoire pour qu’elle puisse être reprise dans le cours du travail avec l’analysant, avec l’autre qui seulement peut conclure en effet. Drôle de pièce donc qui se joue là, tragi-comique à la Shakespeare, qui ne commence qu’à l’acte d’eux, disons par le milieu !

 

En prendre acte :

Quoi qu’il en soit, l’enjeu de l’acte analytique, dans son « impureté » par où seulement il sera accompli en ayant fait passe, est d’en prendre acte. L’enjeu, on peut l’écrire aussi bien en deux mots, l’en je, là où le sujet s’en remet, à revenir de son tour de folie, à en revenir certes pas-tout, « entamé de cette ombre interne », mais parlant à neuf, parlant d’un dire « déporté »[xiv]. C’est exactement ce qu’énonce Lacan dans cette phrase que j’ai mis en exergue de mon argument et que je re-cite : « C’est une dimension commune de l’acte de ne pas comporter dans son instant la présence du sujet. Le passage de l’acte, c’est au-delà de quoi le sujet trouvera sa présence en tant que renouvelée, et rien d’autre ». Mais quel sujet ?

D’abord l’analysant bien sûr, notre analysante par exemple, pas si reine que ça, qui s’en trouve non seulement re-signifiée (ayant changé sa représentation d’elle-même, voire sa représentance dans le symbolique) mais ce qui est plus décisif, re-marquée en son corps de jouissance, renouvelée dans le vif de son être-là, singulièrement dans son rapport aux quelques autres qui la comptent. Notons que j’ai dit « se trouver », et non « se retrouver » : il ne s’agit pas d’accéder enfin à « sa place », celle qui l’attendrait de toujours dans son destin, il ne s’agit pas d’être « placée » comme dans une famille d’accueil enfin substituable à l’originelle perdue, mais d’en être née enfin, au bord d’un inconnu à venir. D’ailleurs, elle sait qu’elle ne sait pas où elle va, mais, dit-elle, elle y va sans effroi. Elle « se tient dans l’ouvert », comme le formulait un autre de mes analysants au titre de ce qu’il soutenait comme éthique.

Mais le sujet qui « trouvera sa présence en tant que renouvelée » après cette mise en acte ou cette mise sur l’acte, acte qui aura réussi à rater, c’est aussi, de son côté l’analyste. Pas l’analyste comme ce temps opératoire qu’est supposé soutenir le désir de l’analyste qui n’existe qu’en acte, mais le sujet analysant continué au-delà du terme mis à sa cure qui en soutient l’axiomatique, et qui en revient quelque peu désemparé comme sujet, lui restant pour sa part, une fois la séparabilité rétablie, à en prendre acte à sa manière. En général « avec quelques autres », dans ce qu’on appelle plus ou moins judicieusement « transfert de travail », ce qui rend si précieux et nécessaires nos « groupes de travail » (quel que soit le nom qu’on leur donne, cartels, groupes cliniques, séminaires…). Ou aussi bien par une certaine pratique de l’écriture, comme j’en donne ici un exemple.

-5- PAS TOUT COMPRENDRE… JUSQU'A S’Y INCLURE :

Je me suis appuyé sur un exemple clinique précis, mais cela n’en fait évidemment pas un modèle. Les modalités de l’acte suffisamment manqué pour qu’on n’y passe pas (comme dans un passage à l’acte) mais pour qu’il fasse passe d’un effet-sujet, sont aussi singulières qu’il y a de rencontres, et ne se calculent pas. Si je dis cet acte « impur », c’est aussi pour ça, parce qu’il est toujours pris dans des situations extrêmement diverses, et pas nécessairement dans le dit « cadre » d’une cure standard. J’en donne un autre exemple.

 

Acte manqué ?

Pas de moi directement. C’est une praticienne, qui se dit psychologue clinicienne (elle ne se pose pas comme « analyste », elle  n’en prend pas la pose) et vient « en contrôle », comme on dit. Elle a un « problème », qu’elle vit maintenant subjectivement comme un embarras voire un manquement à l’éthique supposée de sa profession (disons plutôt alors « déontologie »). Elle a reçu un jeune homme de 19 ans, qui n’était pas partant a priori pour venir : c’est son père qui a tenu à l’amener pour divers symptômes qui lui pèsent, surtout à lui le père. Or, elle connait un peu ce père, elle l’a rencontré par hasard un soir lors d’une fête chez un ami commun, elle a peu eu l’occasion de lui parler, mais suffisamment pour qu’ils se laissent aller dans l’ambiance générale à se tutoyer. Elle a hésité à prendre en charge ce patient à cause de cette relative proximité mais a finalement accepté. Elle l’a assumé et ce n’est pas ce qui la préoccupe maintenant. Ce qui la trouble, c’est que quand le père l’a approchée dans la salle d’attente, la tutoyant, elle lui a dit « vous », et aussitôt a fait entrer le jeune homme en se mettant à le tutoyer, lui donc, au lieu du père. Il lui semble alors qu’elle a failli à ce qu’elle a déterminé comme sa règle de ne pas tutoyer quelqu’un de cet âge, et que donc sa connaissance du père l’aurait fait transgresser. Or, elle me raconte ensuite qu’il s’est installé tout de suite dans un transfert que sa prévention initiale ne laissait pas prévoir, et qu’il a entamé un travail en son nom, manifestant fortement sa demande de venir lors des séances qui ont suivi. Mon intervention consiste alors à l’engager à prendre acte de ce qui s’est passé, car en l’occurrence, il me semble que cette translation involontaire du « tu » depuis le père qui était venu porteur de la demande, vers le fils qui n’en voulait pas, et qu’elle vit et réprouve comme acte manqué de sa part, a bel et bien eu pour effet de « convertir » le jeune homme au travail dans le transfert, et donc engagé la cure, le père étant remis à sa place d’attente. Il y a eu à mon sens un acte analytique, aussi « ordinaire » ou « discret » paraisse-t-il, et bien que personne ici ne se dise « être » analyste.

Du réel :

J’en reviens donc à cette affirmation que j’ai déjà un peu suggérée : si « analytique » n’a de pertinence qu’à prédiquer un acte, une modalité d’acte et non d’être et encore moins de savoir, le champ de son efficience s’élargit considérablement au-delà de la cure-type même diffractée en ses « variantes ». Il peut y avoir des « événements analytiques » en diverses circonstances. Ce qui ne veut pas dire que ce soit facile à mettre en jeu, car il ne suffit pas qu’il « se passe quelque chose » pour que ce soit « analytique », encore faut-il qu’il en soit pris acte, à savoir qu’un dire en soit retourné, ce qui suppose un certain transfert, et une articulation avec l’inconscient en tant que supposition d’un insu qui ne se réduit pas à ce qu’on peut en savoir mais résiste à ce qu’on s’en rende maître, ce que Lacan nomme « réel ».

Je ne dirai pas « LE réel », qui l’hypostasie en une Catégorie (philosophie) voire une Personne (théologie), et je me méfie de l’usage tout azimut de ce nouveau Nom qui semble une tentation de nos jours dans notre milieu, voire devenir une facilité, et qui commence à faire ritournelle. Je reprendrai seulement cette assertion qu’il est arrivé à Lacan de proférer plusieurs fois : « Les dieux sont réels ». Les dieux, ceux de l’antiquité, pas le Dieu monothéiste qui se ramène à l’Un, aussi soustrait à la prise soit-il (ce dont témoigne au plus fin la « théologie négative »): les dieux, grecs par ex, sont du réel, non essentiellement parce qu’ils seraient pluriel (polythéisme), ce qui n’en ferait que des multiplications de l’Un, mais parce qu’ils constituent ce que j’appellerai avec Badiou une « multiplicité inconsistante » ; ils localisent ponctuellement dans la pensée antique (et de façon très fluctuante contrairement au soi-disant « système olympien » qu’on apprend en 6°) ce qui échappe à la prise du sujet à tel ou tel moment. Je ne prône pas pour autant bien sûr un retour à l’antiquité, et cet imaginaire du réel n’est plus de mise, voire peut faire le lit au « retour des dieux obscurs », mais, comme le dit aussi O.Grignon, il y a dans cette figuration d’un hors symbolisable un abord du hors sens dont s’orienter, se ressourcer, à condition de ne revenir vers cette source qu’à s’en éloigner, de n’en pas faire un retour à l’origine (comme si on allait plonger dans le « refoulement originaire » freudien), mais en faire approche et retournement où trouver ressource à recommencer, à en faire un nouveau départ.

 

Se faire sujet à l’inconscient :

En ce sens, que serait un « analysé », celui qui n’aurait plus, ou pas, besoin de « cure » ? Et bien, je me risquerai à dire paradoxalement que ce serait enfin un analysant, un qui pourrait mener son analyse transfinie sans avoir nécessairement recours à une figure de l’Autre, quoique pas sans quelques autres, au hasard de rencontres, un qui pourrait prendre acte des bévues, ou « Unebévues » comme le translittère de l’allemand Unebewuste le Lacan de la fin, , càd des actes manqués qui marquent son trajet, actes manqués à entendre ici moins comme formations de l’inconscient-savoir à déchiffrer en vérité (encore que ce ne soit pas exclu…) qu’au sens large comme manifestations diverses de « l’inconscient réel » comme le dirait Colette Soler et que je préfère dire réel de l’inconscient, ou inconscient en acte.

En forçant un peu les termes, j’en arriverais à dire que le terme d’une cure analytique adviendrait quand l’analysant s’autoriserait à entamer enfin son analyse ! Un tel analysant, au-delà de chercher à se savoir comme sujet de l’inconscient, saurait, selon une formule qui décidemment me revient, se faire sujet à l’inconscient[xv], autrement dit, prendre acte du réel, du réel non plus des dieux turbulents mais des dires intempestifs qui se mettent en travers du discours en place dont ronronner indéfiniment, trébuchements dans le discours courant qui en rayent ou ébrèchent le disque sinon le cassent en deux… D’en prendre acte alors, de ces micro-événements, le sujet analysant du coup peut en répondre, s’en faire conséquent. De tels moments où se décident des virages qui brisent la ligne droite d’une destinée qu’on se plait et plaint à subir, et qui ouvrent sur de l’inconnu, affranchissent au moins partiellement de l’automatisme de répétition en appelant le sujet à miser sur l’indéterminé, et donc s’y inclure comme variable aléatoire, pas-toute programmée.

 

Ruminants et errants :

C’est dire aussi que l’anti-chambre de la « cure » n’est pas dans tous les cas nécessaire, pour certains d’ailleurs improbable voire impossible, pourvu qu’il y ait des occasions d’actes analytiques, qui sont d’abord du ressort de rencontres et non de cadres établis quoiqu’ils supposent des dispositifs ou « praticables » à inventer, fussent-ils éphémères, pour qu’il soit pris acte du dire en jeu[xvi].

Pour terminer cette trop longue « séance » que votre assemblée veut bien accorder à l’analysant que je suis ici, je voudrais rapidement évoquer, à partir de ma clinique, deux situations extrêmes où s’éprouve la difficulté à faire acte qui porte un dire concluant (je ne dis pas « conclusif »[xvii]). Deux situations qui y résistent pour des raisons diamétralement opposées, que j’appellerai d’une part les ruminants, d’autre part les errants.

Les ruminants, on les connait bien, ce sont ces patients qui blablatent à l’infini, finissent certes par en savoir un bout de leurs déterminations inconscientes, mais dont rien ne semble changer de leur « perspective » sur le monde, et à qui on aurait souvent envie de dire pour les débloquer « Mais enfin, y’a qu’à… » et tout serait réglé. Là, je pense évidemment à la procrastination obsessionnelle qui à l’évidence non seulement repousse indéfiniment l’acte qui l’affranchirait du supposé destin mortifère que l’Autre implacablement lui inflige, mais qui se jouit de faire valoir son mal heur. Mais je pense aussi à certaines modalités hystériques qui font état voire éclat de leur division exacerbée devant la malignité de l’Autre censé mettre toujours des obstacles à leur bon heur, jusqu’à provoquer des acting out qui font chantage à ce qu’on les récupère, en sorte de pouvoir remettre ça ad vitam aeternam, et entretenir leur désir d’insatisfaction. La question est ici directement de savoir comment mettre un terme à la cure interminable pour que l’analyse commence, comment faire muter le transfert en transferrance. Problématique disons « traditionnelle », qui s’inscrit dans le cadre thérapeutique où la demande est orientée par la recherche de « la cause » qui résoudrait tout, surtout si elle se dérobe, se fait « Chose », tel le Dieu du croyant qui reste sourd aux prières. L’acte analytique consiste alors à trouver les occasions de confronter à la béance dans la cause, de sorte que le sujet se résolve à pas-tout comprendre et à décider de s’inclure comme énigme[xviii] en jeu dans l’indéterminé de l’à venir, quoique pas sans se repérer sur ce qui arrive à son insu et lui donne justement quelque « orientation du réel », comme le dirait O.Grignon.

Plus perturbante est la problématique de ceux que j’appelle les « errants »[xix], qui n’ont à la limite d’autre ressource que d’exploser sporadiquement, de passer à l’acte à répétition le plus souvent manqué heureusement, et qui s’avèrent alors après coup des acting out mais sans adresse déterminée ni même envisageable. Je pense en particulier à ces jeunes de moins de 18 ans, que je rencontre directement ou au travers des éducateurs qui les côtoient, soit dans des « lieux de vie et d’accueil » (issus de loin de l’expérience de Bonneuil), soit dans un Centre éducatif fermé, soit à la PJJ. Par exemple, David, 15 ans, en LVA, qui fait un stage en cuisine où il se trouve très bien et satisfait tout son entourage avec qui il sympathise, et puis un jour il avale toute une bouteille de whisky, comas, et incapable de savoir pourquoi, sinon qu’il le sait bien le pourquoi, une fois pour toutes, c’est que sa mère l’a abandonné en famille d’accueil à 2 ans. Point. Il le sait en toute « lucidité » et puis c’est tout, et alors ? Il recommencera au stage suivant en jardinerie un acte équivalent qui l’abolit comme sujet, et à nouveau… Sauf quelques exceptions (dont ce David !), il n’est guère possible avec eux, de s’engager par forçage dans une cure selon les critères habituels, pas question pour eux de chercher à savoir, de se mettre à blablater puisqu’ ils ont « tout compris » d’emblée. Alors, comment s’y prendre pour que l’acte passe au dire ? Quelles modalités de transfert inventer pour que les actes compulsifs de ceux que j’appelle des « nique ta mère » n’en restent pas à leur « pureté » niezschéenne de cris sans échos et s’engagent sur la voie de parlêtres qui s’entendent dire ce qu’ils ne disent jusqu’ici qu’à l’acter mutiquement, et qu’ils en arrivent à prendre voix, voix au chapitre suivant?

Je reste sur cette question. Peut-être trouverait-on quelque ressource dans la pratique de l’acte analytique avec des enfants. Je pense que ce que Karine nous a dit tout à l’heure pourra nous aider…





[i] Comme on parle d’anti-électron, dit positron , ou plus généralement d’anti-particule et d’anti-matière, dont on sait par sa définition en physique, que sa rencontre avec la matière serait explosive, annihilante.

[ii] A quoi Lacan substituera « Dieu est inconscient », qui lui semble être la seule formule conforme à un athéisme de l’inconscient. Cet écart entre les formules engage sans doute toute la différence entre l’acte « pur » nietzschéen et l’acte « impur » analytique, comme on tentera de le préciser plus loin.

[iii] Entre parenthèses, ce Oui inconditionnel à tout ce qui vient ressemblerait peut-être pour nous à une reprise enfin possible dans l’actuel de la Bejahung originaire freudienne, sauf qu’elle annulerait toute Austossung !

[iv] Pour autant que lui l’annonce en son imminence d’apparaître ou que pour nous il fait trace de son disparaître.

[v] Pur : de tout écart, de toute négativité qui diffèrerait sa réalisation dans le réel de….la réalisation qu’on en prend.

[vi] Ce qui fait Evénement en ce sens fort, serait bien entendu à articuler avec ce que Freud nous a appris à cerner en termes de trauma, qui peut prendre son incidence dans l’histoire singulière d’un sujet mais aussi dans un contexte collectif de l’Histoire. Mais il peut aussi advenir sur le mode non plus de la « mauvaise fortune » (rencontre désastreuse) mais de la « bonne fortune » (rencontre inouïe), qui peut prendre des allures « extatiques » càd plus ou moins « mystiques », pas moins « inoubliables », et également aussi bien dans le cercle intime (une rencontre amoureuse par ex- cf François Julien, cité par M.Tricot) que dans le champ collectif (par exemple politique, comme j’en peux témoigner avec ce que j’appelle la « soixantouissance »). En rien confondables bien sûr puisque mettant en jeu des affects diamétralement opposés et qu’ils ne sauraient se « traiter » de la même manière, mais qui ont ceci d’homologue qu’ils « marquent » un sujet « pour la vie », touchant à une jouissance, sur son versant de douleur ou sur son versant de frénésie, en tout cas démesurée, en excès, dont il y a à « se remettre », sachant qu’il en « restera toujours quelque chose », l’enjeu étant de « faire avec » en sorte que la répétition « nostalgique » qu’elle engendre trouve sa solution dans une prise en compte, un « prendre acte », qui en fasse renaître un à venir, ré-oriente de ce réel.

[vii] Cf la fameux exemple de l’imparfait que Lacan commente plusieurs fois : « L’instant d’après, la bombe explosait ». Indécidabilité : elle allait exploser, est-ce le cas qu’elle l’ait fait, ou cela aura-t-il été évité ?

[viii] On pourrait ici risquer une homologie avec le fameux principe d’incertitude en physique quantique, l’impossibilité de déterminer à la fois la position et la vitesse d’une particule. Ici, l’indétermination de qui et qui (de leur « position ») dans le transfert à ce moment là, indiquerait que c’est le mouvement comme tel, la pure « mouvance du mouvement » comme le dit Bergson, qui est en acte (équivalent donc à la « vitesse » en quantique, quoique ici bien sûr non mesurable comme vitesse, puisqu’il ne s’agit pas d’un objet mais d’un dire, qui est en mouvement). Remarque qui vaudrait comme simple analogie…quoiqu’on puisse aller peut-être plus loin dans le rapprochement comme l’a tenté Michèle Montrelay par ex (son article dans Le psychanalyste, le physicien et le réel - Poieisis, diffusion Payot). Elle s’y entretient avec des physiciens d’ « isomorphismes » entre physique quantique et psychanalyse, en particulier à propos de la « non-séparabilité ». Pour en donner une idée, je cite ce passage, p.141 (entre autres possibles) : « Contrairement à ce que pensent encore beaucoup d’analystes, il ne s’agit pas de bien séparer, de distinguer soigneusement quels fantasmes et pensées sont du ressort de l’analyste, ou de l’analysant [j’ajouterai : c’est sans doute pourquoi Lacan répugnait à parler de transfert et « contre-transfert », préférant considérer les parts prises par chacun dans le transfert, au titre de la résistance pour l’analyste à … laisser chance à des temps, rares mais décisifs « d’inter-actions » à partir de son champ d’ « écoute flottante »] ..Au contraire, il faut laisser se produire cette non-séparabilité, que le génie de Freud a posé comme condition spécifique de la cure. Si celle-ci ne peut avoir lieu, aucune mutation véritable, aucun transfert digne de ce nom, ne seront constatés. Se faire psychanalyser, ce n’est donc pas tout attendre de la remémoration du passé. C’est en premier lieu parler, et parler de telle sorte qu’un milieu flottant se crée au sein duquel se produiront un certain nombre d’événements. (Alors, la cure analytique, ça pourrait très bien ne pas consister à venir à bout par la parole de cet inconscient-mémoire, à ne pas essayer coûte que coûte de le faire passer à l’inconscient, mais au contraire à le cultiver en tant qu’inconscient, à l’aider, ce non-dire, à se déployer, et finalement lui ouvrir un autre espace ; à partir de ce moment-là, eh bien, on découvre que cet inconscient, effectivement, est l’actualisation d’un milieu psychique qui a ses lois, ses propriétés qui sont hétérogènes aux propriétés non seulement de la réalité, mais de la réalité telle qu’elle se déploie dans notre espace-temps quotidien par exemple)…. »

[ix] Allusion au « temps logique » tel que Lacan l’expose dans son apologue des trois prisonniers.

[x] Terme employé par Lacan dans La note italienne.

[xi] Réel du temps qui est tout le contraire du « temps réel » tel que Paul Virilio ne cesse en penseur solitaire et qui peut passer pour « fou » de cerner comme temps de catastrophe, et cette fois pas seulement à l’échelle d’un individu comme Nietzsche mais à l’échelle du collectif, induit par le discours capitaliste qui veut aller à l’efficace instantané, et dont le web peut donner l’illusion, de tout transmettre « en temps réel. Ou la Bourse.

[xii] Comme le fait en Physique la relativité générale et son « espace-temps que courbe la matière.

[xiii] On peut retrouver là la trouvaille de Derrida de la « différance », même si on ne le suit pas sur tout ce qu’il en fait dans sa philosophie.

[xiv] Je n’ignore pas ce que ce terme de « déporté » doit à Anne Lise Stern (cf son livre Le savoir déporté). Mon emploi ici est évidemment beaucoup plus large que le sien qui concerne la Shoah : si l’analyste est celui qui « porte la parole » de l’analysant, comme le dit Lacan dans Variantes de la cure-type, son acte quand il a lieu amène un déport du dire en jeu dans cette parole, qui répond d’un exil du lieu d’origine. Mais cette référence à l’extrême dont le travail d’Anne Lise Stern a fait son départ n’est pas anodine, de pointer dans cette circonstance  historique une réalisation catastrophique dont bien peu ont pu revenir.

[xv] En un sens, ce retournement revient à résilier la croyance en un « inconscient intérieur » (comme certains parlent de « subconscient ») et à se situer par rapport à un inconscient abordé sur son versant de réel, une « pensée du dehors », comme le nomme Foucault dans un livre sur Blanchot…

[xvi] Cf Solal Rabinovitch (Les voix), à propos de l’intervention de l’analyste auprès de psychotiques, que je suis de très près dans L’avérité de la lettre, tome 4, (p 86 à 89 particulièrement) : « Plume dit à Giacoppo qui hurle depuis le matin  - ce que tu entends et ce que tu dis, c’est pas la même chose - . La petite phrase de Plume écartèle le dire et l’entendre, et dans la parole, impose la voix… En le disant, Plume se constitue comme l’entendeur de ce qui se dit, en s’excluant de ce qui s’entend, il se situe dans un dehors de la persécution. C’est une position d’analyste. ».

[xvii] Etre conclusif, ce serait effectuer une déduction à partir de prémisses, qui ferait « solution ». Etre « concluant », c’est se hâter de sortir de l’impasse par un dire qui prend acte d’une passe et pariant sur l’à venir ressource un nouvel élan, et de ce nouvel appui, fait trouvaille.

[xviii] Ici viendrait la délicate question de la nomination. Dans le cadre de la cure, elle se pose en termes d « être », à propos de « l’être du sujet », de ce qui insiste en reste de sa représentance de sujet(d’un signifiant pour un autre), telle qu’elle peut se localiser sur l’objet a (dont l’analyste dans la cure en vient à le situer comme semblant) ; le(s) Nom qui tente(nt) alors d’arraisonner ce sujet qui glisse tel le furet dans la signifiance, à quelque « être » qui lui donne consistance malgré tout, qui s’efforce(nt) de lui retrouver une (pseudo) référence dont se (sup)porter, ce(s) nom(s) vien(nen)t forcément de l’Autre, du trésor du signifiant en tant que l’Un au moins en transmette ce qui fait Loi d’être-un, et élisent le sujet en son « propre », supposant donc des « Noms-du-père ». Dans le champ d’une « analyse transfinie » dont je fais ici l’hypothèse, il s’agit de « se tenir dans l’ouvert » par un travail qui ne cesse d’être à renouveler, qui opère de fait avec « quelques autres » et dont la « matière » vient des manifestations de l’inconscient « réel » ; la question de la nomination, que j’écrirais volontiers n’homination, n’est alors plus celle de se trouver un « Nom propre », même au prix d’en travailler les paradoxes, comme le fait avec son infinie subtilité Derrida par exemple dans Sauf le nom, à partir des raisonnements tendus à ‘extrême de la théologie négative. Car il n’est plus question d’être mais de lettre, en tant qu’elle fait littoral à un réel (multiple inconsistant, c’àd sans figure de l’Un, même en filigrane). Cela n’implique pas pour autant une pure dissémination et que la singularité du sujet ne puisse être épinglée, mais c’est dans la guise d’une formule, en l’occurrence une formule énigmatique, faisant trou dans le symbolique tout en ne prêtant à aucun imaginaire et qui est du registre de l’écrit. L’exemple princeps est donné par Olivier Grignon à propos du sujet Freud (il y revient dans différents textes, Faut-il réduire l’analyse à son ultime ? ou Théories et interprétations des rêves chez Freud et Lacan), à partir du rêve de l’injection faite à Irma : c’est la formule inattendue de la triméthylamine qui vient s’écrire en fin du rêve hors toute « raison » et provoque l’enthousiasme de Freud, lui donnant une certitude qui n’est pas celle d’une place enfin trouvée mais d’un repère qui l’assure d’être sur le chemin de « Freud ». Pour ma part (et hors toute comparaison !), je fais état à la fin de mon texte Le rire de l’âne d’une telle formule énigmatique qui m’est venue comme pure énigme « L’ongle incarnée de Dieu »… Pure formule venue de nulle part qui impose son idiotie, mais fait (pour jouer avec le titre du livre de M.Montrelay) ombre fidèle à « suivre » le sujet dans son mouvement, plus que nom qui l’enracine dans l’hêtre-là. Bref, qui ne le nomme qu’à le n’ombrer

[xix] Ces « errants », qui semblent se multiplier, sont sans doute des effets dudit « discours capitaliste ».

 



[1]Définition de CHRS: les Centres d'Hébergement et de Réinsertion Sociale sont des établissements sociaux intervenant dans l'accueil, de l'hébergement et de la Ré insertion sociale et professionnelle des personnes en situation d'exclusion.

Mise à jour le Dimanche, 07 Février 2016 08:40  

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