Le Cercle Freudien

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Juliette PLANCKAERT, de l'effondrement dans l'impossible de se faire mère, octobre 2013

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Juliette Planckaert,

Conférences du Cercle Freudien de Dijon, octobre 2013

DE L’EFFONDREMENT DANS L’IMPOSSIBLE DE SE FAIRE MÈRE

Je ne pouvais me contenir en voyant l’effondrement

du pauvre V. qui n’était plus qu’une pauvre loque

Marcel Proust

 

 

 

 

 

 

 



Comme s’en désole le narrateur de Proust, voilà ce que pourrait dire le bébé d’une maman désolée : il ne peut être contenu. Comment le bébé est-il contenu, comment se constitue pour lui ce que Meltzer nommera le mantèlement?

Winnicott, le premier, dès 1945, affirme que le bébé requiert un contact et un portage (handling et holding) répondant à ses besoins, ceci pour supporter la fracture ontologique que représente la perte de son état prénatal et s’adapter à ses nouvelles conditions de vie. Si ces conditions de vie ne sont pas présentes, il arrive que les deux, le bébé et sa mère, ne peuvent cesser de tomber. En France, un peu plus tard, c’est Françoise Dolto qui introduira cette ouverture aux relations mère-bébé dans le monde psychanalytique.

Pour parler du vécu de l’«état prénatal » du bébé, JM Delassus utilise le terme de totalité. Il indique par ce signifiant inattendu, «totalité», que le bébé in utero[1], est dans des conditions de vie physique où tout lui est fourni. C’est–à-dire oxygénation, nutrition, conditions de pression, bain sonore lui permettant de profiter somatiquement du bain amniotique, dans l’environnement vivant qu’est sa maman. Après sa naissance le bébé va devoir, dans transition, assurer sa survie : respirer, téter, digérer puis éliminer ses selles, il est privé brutalement de son vécu de totalité.

Si sa vie et sa croissance somatique sont assurées in utero, par contre, il peut ne pas être bien porté et ne pas sentir la présence dont il a besoin. Bien des années avant de travailler ce sujet une personne disait et redisait en séance : « je suis encore dans le froid du ventre de ma mère ». Et le pédiatre Maurice Titran le formulait ainsi : « Il est des bébés qui vivent des solitudes terribles dans le ventre maternel». On connaît maintenant l’importance du contact mère, père, enfant pendant la vie intra-utérine. Car ce n’est pas d’avoir vu le foetus à l’échographie qui fera contact[2].

Je vais vous parler des conséquences imprévisibles et douloureuses qui surviennent lors de sa maternité chez une jeune fille, une femme qui deviennent mère[3]. Plus d’une femme sur dix souffre gravement, lorsqu’elle devient mère, ceci depuis son vécu pendant la gestation, l’accouchement, ainsi qu’après la naissance, dans ses relations avec son bébé. Dans l’incertitude, l’angoisse de cette responsabilité de mettre au monde un nouvel humain, dans ce moment où la femme donne la vie, celle-ci va être submergée d’affects effrayants qui l’approche de la mort.

Simultanément que sera la vie prénatale du bébé, sa naissance, puis l’accueil qu’il reçoit dans sa vie aérienne. Qu’en est-il du lien mère-bébé, de la place du père de l’enfant, de ses grands-parents ? Ces éléments amènent cette interrogation fondamentale: comment s’était constituée la vie psychique d’une femme qui, devenant mère, va se trouver dans ce que la maternologie nomme l’effondrement maternel.[4] Nous allons voir que ceci s’est constitué peu à peu depuis les débuts de la vie de la maman. Nous savons combien chaque histoire de vie est singulière, il en est de même pour chaque maternité.

Voici un sujet immense : mon exposé sera de ce fait partiel et partial, ce qui nous donnera l’occasion d’échanger ensuite.

Pour éclairer ce que je viens d’introduire, je vais vous présenter ce qui s’est passé pour Domitille, son mari et leur bébé Hélène. Notre travail psychothérapique a duré de nombreuses années. Domitille est née en même temps qu’un frère jumeau, peu après un frère et une sœur. Si l’arrivée non-souhaité d’un troisième enfant était une tuile pour ses parents, la gémellité découverte à la naissance aggravait encore leurs multiples difficultés. En la circonstance, leur mère était réellement « tombée enceinte » puis Domitille et son frère étaient tombés…à terre. Accablée, elle ne se souvient plus lequel du frère ou de la sœur est resté seul à l’hôpital. Domitille a grandi dans l’angoisse et la solitude alors que son jumeau était conquérant et agressif. Son besoin d’un environnement de consolation sera tel qu’elle acceptera les attentions incestueuses de son frère aîné.

Domitille, désespérée, m’appelle un dimanche, chez moi, sur le conseil d’une sage-femme de la maternité qu’elle vient d’alerter. Elle ne sait comment faire avec Hélène, son bébé, née le dimanche précédent, et qui pleure beaucoup. Domitille parle de se jeter sous un train. Je l’écoute longtemps. Je la rappellerai le lundi pour garder le contact et la recevrai le mardi.

Ce n’est que sept années plus tard qu’elle sera en mesure de verbaliser, que, après la tétée, ayant reposé le bébé dans son berceau, elle s’effondrait par terre. Voilà la terrible situation: soit Domitille s’effondre en tombant, soit elle imagine se jeter, sous un train.

Hélène était très attendue par ses deux parents qui ont partagé un accompagnement haptonomique. Malgré cela, il va être très difficile à Domitille de faire naître son bébé, l’accouchement est long et douloureux. Sa naissance à elle avait été une telle déception pour sa mère, risquait-elle la même déception

« A la sortie d’Hélène, j’étais épuisée, on la pose sur mon ventre et je lui dis « mon bébé d’amour ». Elle grimpe et trouve mon sein. C’est merveilleux. Puis, je me suis sentie très mal. Quand mon mari est parti, j’ai appelé ma mère et lui ai dit tous les reproches que j’avais à lui faire, comment je ne pouvais plus jamais la voir, qu’elle ne nous a pas aimés.

Rentrée la maison, je tombais dans les pommes dès que je posais Hélène dans son, berceau. Mon mari me ramassait et je tombais à nouveau.

Ce n’est qu’après plusieurs années de travail ensemble que Domitille a pu symboliser, avec des mots précis le déroulement et le vécu ces moments traumatiques. Elle ne pouvait qu’évoquer combien c’était insupportable. Il lui a fallu d’abord perlaborer son passé d’avant la première rencontre avec un être fiable, son mari, et ceci dans la relation, transfert-contretransfert, qui s’est installée entre nous, qui a permis « une compréhension qui s’approfondit fragment par fragment »[5]. Elle avait, au préalable, eu besoin que je porte les sentiments qu’elle-même était incapable de supporter. Ses chutes ont cessé très vite après le début de nos rencontres. La « contenance » et la « transformation » des sentiments et pensées de Domitille que j’effectuais, s’approchaient des communications primitives essentielles que bébé, elle n’avait pu avoir avec sa mère[6].

Mettant un bébé au monde, Domitille se trouvait replongée dans le réel des premières semaines après sa naissance, où elle s’est trouvée séparée de son jumeau avec une mère impuissante. D’où cette explosion, quand elle se trouve seule avec Hélène, son bébé : « Maman tu ne nous a jamais aimés, je ne veux plus jamais te voir. »

Domitille est effondrée : elle tombe. Ce n’était pas une astaso-abasie hystérique, c’était un réel d’effondrement.

Avant la conception d’Hélène, au cours de la psychanalyse commencée après un épisode dépressif, Domitille n’avait jamais exprimé, ni pensé ces choses violentes à propos de sa mère. Cette irruption de violence à l’encontre de celle-ci se fait par la brèche réalisée quand elle s’est effondrée peu après la sortie du bébé et qu’elle n’avait plus la présence soutenante de son mari, ni de son bébé en elle. Elle redevient alors la toute petite fille angoissée et ne peut plus se tenir comme femme, d’où les chutes.

Pendant trois mois, Domitille et son bébé seront accueillies plusieurs fois par semaine : « Parentèle[7], ça me donnait confiance en moi et c’est ce qui me permettait d’attendre la rencontre suivante[8]». Le lien entre elles est établi. Cependant, malgré ce bon contact, la souffrance psychique qui ravage Domitille, est terrible à supporter pour elles-deux. Heureusement, son mari est très soutenant.[9]Malgré le désarroi, l’effondrement, les chutes, les moments d’allaitement paraissent tranquilles. Mais dès qu’elle n’est plus au sein, Hélène pleure, pleure, pleure. Alors Domitille, sans perdre patience, berce Hélène dans ses bras avec des mouvements délicats, dévotion et disponibilité. Elles se regardent et Hélène pleure..

Quand les mamans sont envahies d’incertitudes, d’angoisses, le bébé ne peut trouver ce que Winnicot a nommé « l’isolement tranquille ». Ce ne sont pas les conseils qui vont apaiser la mère et le bébé, mais des enveloppes, des enveloppes de présence affective et psychotactile. Avec notre présence-enveloppe, nous sommes deux, la puéricultrice et moi, entourant Domitille et Hélène, les contactant et aussi les berçant. Cependant Hélène hurle. Domitille, très présente, lui parle doucement. Elle redit inlassablement « mon bébé-d’amour. ». C’est comme une berceuse calme, chantée par une maman qui tient calmement son bébé couché dans ses bras, sans la déplacer dans tous les sens comme je l’observe souvent dans ces situations de pleurs.

Domitille avait la capacité, lorsqu’elle était contenue et portée par nous, de prendre en elle toute la détresse de son bébé, bébé en détresse du fait de l’effondrement de sa mère. Elle supporte l’identification projective terrible de son bébé sans le lui retourner, car elle pressent que c’est son angoisse à elle qu’Hélène exprime. L’appel haineux à sa mère dès la naissance de son bébé témoignait de ce qu’elle a vécu à sa propre naissance. Cependant, Domitille et sa fille sont en relation, Hélène faisait-elle pansement?

Nous étions présentes, assidues, mais bien inquiètes car il fallait recommencer à chaque rencontre : il aurait fallu un accueil quotidien pour affermir la sécurité. L’intervalle trop grand entre deux présences, ne soutenant pas suffisamment la maman, risque de faire trauma pour le bébé. C’est pourquoi, la prise de psychotropes semble nécessaire, ce que décidera son médecin,

lorsqu’elle lui énoncera explicitement que:

-oui, elle est très attachée à son bébé, mais aussi

-oui, parfois, elle voudrait qu’Hélène ne soit plus là.

A la rencontre suivante son mari l’accompagne. Domitille s’est déterminée, elle a accepté les médicaments[10], mais elle est navrée de devoir cesser d’allaiter[11]. Hélène pleure plus que jamais, le traitement n’a pas encore agi et sa maman est encore plus fragile sans Hélène au sein pour la colmater.

C’est à partir de ce contact intense, ce contact que permet la présence haptonomique, qu’Hélène a trouvé les moments paisibles d’un bébé qui a une maman. Il n’y avait plus de pleurs inconsolables. Je rappelle que pour cette proximité que nous avions aidée à instaurer, la prudence s’était montrée indispensable, il avait fallu attendre que Domitille puisse être approchée de si près. Elle affirmera que c’est ce moment de peau à peau qui a été déterminant : désormais elle pouvait être mère de son bébé, femme de son mari puis professionnelle à sa reprise de travail.

La présence de son mari à la séance a permis un tournant, car une continuité se faisait entre les deux espaces. La séance suivante dont Domitille se souvient encore avec émotion a été déterminante. Il a été possible de lui proposer de s’allonger, le bébé déshabillé contre elle, peau à peau. Elles ont pu retrouver à ce moment le contact affectif prénatal des rencontres haptonomiques et celui de la première heure après la naissance.

Domitille a retrouvé son bébé d’avant la fracture natale.

Domitille a traversé, ensuite, de courtes périodes dépressives qui n’ont jamais atteint l’intensité de l’effondrement, ont peu nécessité d’arrêt de son travail et ne mettait pas en doute son être-mère. Puis elle a pu devenir fille de sa propre mère, l’accueillir chez elle, puis lui confier Hélène pendant les vacances. Je souligne la Présence indispensable du papa, qu’il soit très soutenant malgré le désarroi angoissé causé par la souffrance et l’attitude de sa compagne. Qu’il soit respectueux de la mère en sa femme et ne se substituant pas à elle, ce qui requiert davantage de sa part.

Le lien mère bébé est essentiel à la construction du bébé, d’un bébé paisible. Ce lien lui permet de développer en toute sécurité ses potentialités, de se construire comme sujet humain et de s’ouvrir au monde et aux autres. Cela demande beaucoup à la femme devenue mère et à l’homme qui devient père. Des empêchements peuvent faire obstacle à la construction du lien et avoir des conséquences néfastes et sur le développement de l’enfant et sur la vie de la maman. Une aide doit être apportée dès que possible autant pour l’enfant que pour sa mère. Car la santé psychique de cet enfant est aussi en souffrance.

Récemment en écoutant le répondeur à Parentèle, nous entendons : « je vous téléphone sur le conseil d’une amie car je n’arrive pas à aimer mon bébé ». Quelle souffrance chez cette maman, au point de pouvoir la livrer à un répondeur inconnu, et d’y laisser son nom et son téléphone. Son vécu douloureux représente un aspect de ce qui est nommé «carence du lien maternel ». Dans cette situation cela s’est manifesté par une indifférence exprimée nettement, indifférence dont elle souffrait

Cette maman était encore vacillante et dépressive depuis la venue de son premier enfant qui venait d’avoir trois ans quand ils ont souhaité un autre enfant. Notre présence autour de la maman et son bébé a constitué une enveloppe qui n’avait pu se faire pendant la gestation. Rassurée sur la relation avec son bébé, la maman a demandé, ensuite, à venir avec son aîné, confrontée à l’angoisse de ne savoir comment être mère de deux enfants.[12]

L’humain nait psychiquement et affectivement au monde dans un milieu écologique particulier qui est fait de sa relation à l’autre. Sans cette relation le bébé ne s’éveille pas: il se recroqueville, se déprime ou devient malade. La constitution et la préservation du lien doivent être un objectif prioritaire. Quand la maman ne le peut pas, qu’elle ne peut être accessible à l'aide du père, des secours urgents doivent leur être apportés. Il arrive que le père ne se sente pas concerné, ou même parfois qu’il se montre hostile à sa compagne pour s’accaparer l’enfant.

Revenons en à Winnicott qui le premier parle d’effondrement. C’est en 1969 qu’il écrit son texte intitulé «la crainte de l’effondrement»,[13] cette crainte rencontrée maintes fois chez les analysants[14]. Ce texte ne sera publié qu’après sa mort, par son épouse Clare. Et ce n’est que cinq années plus tard qu’il sera traduit et publié dans la Revue Française de Psychanalyse[15] Avant de mettre le mot « effondrement » sur ce qu’il pressentait chez certains, il avait ressenti puis écrit sa propre nécessité d’un « contre-transfert presque fou ». Par contre transfert fou, il exprimait la nécessité absolue de se mettre à la place de la personne en proie à la crainte des agonies primitives. Agonies primitives parmi lesquelles se place l’effondrement, ne pas cesser de tomber. C’est à leur sujet qu’il a explicité la nécessité d’une modification dans la cure,[16] en particulier la présence et parfois le contact.

JM Delassus pédo-psychiatre, fondateur de la maternologie, a créé[17] un lieu pour recevoir les mères avec leur bébé lorsque celles-ci n’ont pu établir un lien avec l’enfant. Selon les situations, c’est l’état de la mère, du bébé, ou des deux qui a motivé leur hospitalisation. Car, soit le développement du bébé était inquiétant, soit les mamans présentaient des troubles appelés « dépression post natale » ou « psychose du post-partum ». Il est apparu à leur équipe en accueillant ces femmes sans a priori, ainsi qu’avec la lecture de Winnicott, que c’est d’effondrement maternel qu’il s’agissait.

JM Delassus[18] a élaboré un important corpus théorique pour décrire comment se fait, ou non, la possibilité d’être la mère de son enfant, tant psycho-affectivement, que pour les soins corporels. Il souligne combien ce peut être vécu dans une grande souffrance psychique. Avec son équipe, ils sont arrivés à l’évidence qu’il fallait renoncer à la notion de « psychose puerpérale » et de « dépression maternelle », cette dépression n’étant que la cicatrisation chronique d’un effondrement préalable: cf Domitille. Je le cite : « la notion d’effondrement entrait brutalement dans notre réflexion et notre pratique cliniques. Il ne s’agissait plus d’une caractérisation nosographique mais d’un mot qui caractérisait un état : l’état d’effondrement ».[19]

Cette affirmation m’a aidée à me repérer dans ce que j’avais constaté chez Sylvaine, Geneviève et d’autres mères quand je les ai reçues à Parentèle, accompagnée de leur infirmière psychiatrique. Le diagnostic était « psychose puerpérale ». Au fil des années, avec la découverte de l’importance du « lien mère-bébé »[20], il m’est devenu évident que lorsque ces mères sont reçues avec leur bébé, elles vont pouvoir commencer à se reconstruire.

Je viens de présenter les deux éléments de mon titre : effondrement et empêchement d’être mère. Cette difficulté à être mère, je l’ai nommée « impossibilité » car sans aide, cela sera du domaine de l’impossible. La littérature aborde souvent ce sujet douloureux : la « Folcoche «  de René Bazin , l’enfant de Jule Vallès… L’effondrement se manifestera de façon très différente chez chacune, selon leurs premières relations avec la « toute puissance maternelle » et l’établissement du principe paternel.

Cette souffrance d’effondrement peut se manifester de bien différentes manières. Ainsi, alors que son enfant a trois ans, Linette, puéricultrice en maternité, découvre en séance: «ma dépression d’après l’accouchement, moi ça a été plus tard : je me suis arrêtée de respirer pendant le temps habituel de dépression du post-partum, alors c’était moins grave». Effectivement, c’était « moins grave », car elle avait très bien pu prendre soin de son enfant jusqu’à la conquête de la marche. Mais, c’est lors de sa reprise de travail qu’elle s’est effondrée. Elle fait alors une tentative de suicide. Une de ses collègues me l’adresse. Très vite, Linette retrouvera qu’elle a fait ce geste d’effondrement le jour anniversaire du décès à la naissance, d’un frère puîné, alors qu’elle avait un an. Chez les personnes en thérapie, il est fréquent que des « enclaves inanalysables » de manière classique soient la défense contre l’effondrement. Linette, grâce à sa collègue avertie, avait pu consulter avant de déprimer, de façon chronique, son effondrement.

Quel que soit le moment, de sa reprise de travail, il semble que pour certaines mamans, le bébé n’est pas réellement né pour elle jusqu’alors. Elle arrive à la consultation avec un enfant, de deux, même trois ans qui est encore dans une identité adhésive.

Le bébé, la mère à l’accouchement :

J’ai évoqué déjà qu’en mettant au monde un enfant, dans le temps de l’accouchement, la femme se retrouve plongée, souvent à son insu, dans le vécu de sa propre naissance. Son enfant sort d’elle, comme elle-même est sortie de sa mère. Que se passe-t-il pour elle à ce moment? Je me pose toujours la question de ce qui permet à certaines mères de laisser leur enfant se faire naître et d’autres non. En dehors des facteurs liés, tant aux circonstances obstétricales objectives qu’à l’environnement médical[21], il y l’influence importante de l’intime de la femme avec ce qui a été sa vie depuis toujours.

Il serait intéressant de faire une étude approfondie à propos du déroulement des accouchements. Depuis les femmes qui, n’ayant rien senti, ni de la descente du bébé, ni des contractions utérines, accouchent à la porte de l’hôpital, à celles qui restent des heures «avec un travail qui ne se fait pas » et ne peuvent s’ouvrir pour que le bébé fasse son chemin. Pour celles-ci, est-ce la crainte de l’effondrement de leur base qui empêche l’ouverture ?

Certaines éprouvent après qu’elles y ont perdu leur base, leur fondement, ce quelles ne pourront nommer que dans la relation psychothérapique si le thérapeute peut accueillir ce vécu en lui sans en être effondré lui-même. Elles diront avoir perdu leur « fond » ou leurs « fondations », suivant qu’elles l’auront senti davantage somatiquement ou psychiquement. Elles en garderont trace somatiquement par des saignements, comme Marie Cardinal le raconte dans « les mots pour le dire », ou psychiquement en se sentant béantes après les rapports sexuels. La brèche ne s’est jamais refermée derrière la perte de leur « complément-bébé » qui n’est plus en elles.

Pour bien des femmes, l’accompagnement haptonomique permet la découverte de la possibilité d’ouverture, en complicité entre la mère et son bébé, qui pourra faire son chemin de naissance sans que cela fasse « effraction » pour sa mère. Ensuite après son accouchement, elle sera aidée à retrouver sa base.

Je reviens à Winnicott qui écrit [22] : « il y a un rapport très clair entre ce que l’enfant éprouve et ce que la mère éprouve en couches ». En effet, Ce que la mère vit en accouchant la ramène à sa propre naissance et à sa fragilité d’alors. C’est une des raisons pour laquelle le « coup de foudre » pour ce «bébé d’amour » n’est pas toujours au rendez-vous. Cependant ce coup de fondre peut ne pas protéger de l’effondrement sous jacent, comme pour Domitille.

Certaines affirmeront ne pas souhaiter d’autre enfant tant elles restent traumatisées d’une douleur dont elles ne peuvent se défaire. Mais de quelle douleur s’agit-il ? Ce qui fait trauma c'est la non possibilité d'inscrire cet évènement dans son appareil psychique, et ceci en relation à des événements préalables non digérés.

Alors, outre la difficulté pour cette femme d’accoucher, de quoi est fait ce traumatisme ? Est-ce d’avoir osé concevoir l’enfant imaginaire de sa mère ou de son père, de mettre au monde un mortel, ou est-ce l’impossible d’être séparé du bébé à la naissance ? Ceci amène la question : "comment ne peut se faire la mère", pourquoi peut-elle ou non créer le lien avec le bébé ? Il se peut aussi que le risque soit somatique: l’accumulation d'événements traumatiques antérieurs fait embâcle et complique l'accouchement au point de mettre la vie de la mère en danger, sans empêcher le « se faire mère ». C’est ce qui s’est passé pour Nour : les réminiscences soulevées en accouchant, conscientes ou non, amènent à cette somatisation presque mortelle.

L’équipe obstétricale est, dans ces situations peu fréquentes, confrontée à un inexplicable. Et pour la mère, l’impossible de ce réel[23], fige, bétonne dans le trauma d’avoir frôlé la mort, ce qui a détruit la femme, mais a permis la mère.

La mère peut mettre en acte avec son corps cet effondrement en « se jetant réellement » ou en « tombant » réellement. Ainsi Violaine qui a été hospitalisée aux trois semaines de son bébé. Pour se détruire, elle avait tenté de se blesser là où son bébé s’était développé en s’ouvrant le ventre.

Après avoir avalé une grande quantité de psychotropes, montée sur une table, elle avait pointé un couteau vers elle, attendant la chute qui amènerait la mort. Le bruit de la chute avait réveillé son mari. Pourquoi cet acte ? Etait-ce une remise en scène du vécu traumatique, d’avoir été lâchée ou blessée lors de sa propre naissance ou ses premières semaines ? On peut le supposer : Violaine a passé des semaines à gémir sans discontinuer, à voix haute, comme un bébé inconsolable. Mais cette terrible douleur, très pénible à entendre pour nous, Violaine n’a pu la manifester que plusieurs mois après le début des soins. Il fallait d’abord qu’elle s’autorise à éprouver, assurée que nous pouvions prendre en nous, contenir ses vécus enfouis.

Il a fallu près de deux ans d’accueil en hôpital de jour et de psychothérapie analytique pour que Violaine souffre moins. C’est avec les enveloppements humides[24] qu’elle a pu devenir actrice de ses soins et travailler à se reconstituer. Elle a alors exprimé que lors des entretiens verbaux avec sa psychiatre très attentive et sympathique, c’est elle qui lui apporte des connaissances sur les troubles du post-partum: « à chaque pack, je découvre quelque chose de moi on avance, alors qu’avec la docteur G., elle est bien gentille, mais c’est moi qui lui apprend des choses sur ma maladie ».

Il était question pour la psychiatre, qui avait fait appel à nous, de se repérer dans une « psychose puerpérale » atypique. Or pour Violaine, l’urgence c’était de porter et consoler le bébé en elle

Au fur et à mesure des rencontres cliniques et professionnelles et des lectures, je me suis référée à ce que j’appelle : Mes quatre points cardinaux.

1_Au fil des années de mon travail en psychiatrie, j’ai écouté, et tenté d’approcher à la juste place, des femmes défaites après la naissance d’un enfant. Leurs troubles étaient diagnostiqués « psychoses puerpérales ». J’étais touchée profondément par le ravage qu’elles présentaient. Nous cherchions avec le docteur Roger Gentis comment les secourir. Dans la révolution des idées de 68 et le mouvement de psychothérapie institutionnelle, il nous a même été possible d’accueillir ensemble la mère et son bébé, en service de psychiatrie générale

Cependant je ne savais pas encore comment approcher davantage ces mères, et j’avoue que je ne les recevais pas avec leur bébé. Les années de travail avec Françoise Dolto, n’avaient pas encore ouvert en moi cette possibilité. Je savais pourtant qu’on calme un bébé en le prenant dans ses bras, porté en sécurité affective, physique et psychique[25]! Mais il n’était pas encore de mise, dans notre milieu lacanien, de penser que c’est le bébé fragile en la personne malade qu’il faut contacter et porter. Ce que Winnicott dénomme handling et holding, nous n’en avions pas encore notion, ni qu’en enveloppant de présence ou de tissu le psyché-soma, on peut s’approcher de la psyché. Ainsi nous n’avions pas encore commencé la pratique des enveloppements humides, ou packing, qui sont d’une grande aide pour ses mamans défaites.

C’est alors que mes fonctions de secteur psychiatrique m’ont amenée à travailler un jour par semaine en maternité. Ce travail en maternité m’a amenée à élargir ma position. J’ai commencé à m’approcher ainsi de ce que je ne nommais pas encore la « corporalité » de la personne[26], et découvert, avec surprise, que l’approche corporelle permet de s’approcher de la psyché et de la modifier. Dans la perspective psychosomatique, nous étions familiers du contraire, c’est-à-dire attentifs aux causes psychiques des troubles somatiques. C’est alors que j’ai pu contacter les mamans à la maternité, mais aussi les personnes hospitalisées dans les enveloppements.

Très vite, j’ai été sensible à la similarité de ce qui se mobilise, dans l’équipe comme chez les usagers, en maternité comme en psychiatrie. Nous y sommes plongés dans un bain d’affects, de demandes d’aide incessantes, d’irruptions de terreurs et d’acting. Aux angoisses de morcellement, d’effondrement, d’impuissance auxquelles pouvait être confrontée une mère qui ne savait comment faire naître son enfant, au besoin de proximité affective et d’enveloppe qu’elle requerrait, aux appels des bébés qui attendaient un sein refusé ou refusaient un sein à proximité, on apportait des réponses que je nomme « réponses d’écoute de corps ». J’ai pu apporter à l’équipe « l’écoute de mots », et les sages-femmes m’ont apporté « l’écoute de corps » qui me faisait défaut ;

Les enveloppements humides, puis ensuite l’haptonomie m’ont apporté l’écoute de Présence. Par cette présence, je me suis ouverte davantage à la perception de toute une microséméiologie à laquelle nous ne sommes habituellement pas sensibles, ainsi qu’à la possiblité de rester ensemble en silence. Jusque là, face aux angoisses du délire, de la dépression, de la chute sans fin, des morceaux de soi perdus et de la haine, nous n’avions que des réponses d’écoute de paroles. Alors que la souffrance amenait la personne à des vécus d’avant la parole, à cette époque de la vie où ce sont les contact, certes dans un bain sonore, qui vont apaiser le bébé.

2_ Revenons à Winnicott quia détaillé ce que ne peut pas la mère non-suffisamment- bonne. Il a rapproché cela de ce que cette mère a vécu tant à sa naissance que lors de sa vie de bébé. En ce qui concerne le bébé, il précise que sa naissance peut empiéter sur son psychisme, car il ne sait pas combien de temps va durer cet inconfort. Si c’est le cas, à la naissance, ayant perdu tout repère, sauf la permanence de l’odeur et de la voix maternelle et peut-être le bon-porter, il va pleurer beaucoup. Si la maman n’est pas aidée, le bébé peut pleurer dès qu’il n’est plus en contact avec sa maman et pleurer toutes les nuits.

Cependant, Winnicott n’aborde pas le fait qu’en accouchant la femme retrouve ce, qu’elle-aussi, a vécu bébé. C’est à dire ne pas savoir, pour elle, combien de temps va durer, le déroulement de son accouchement. Je propose que ceci est en relation avec ce que j’ai évoqué précédemment à propos des durées si variables de l’ouverture du col et de la descente du bébé, lors de l’accouchement[27].

Je ne développerai pas l’importance de l’enseignement de Françoise Dolto, en particulier la participation à ses consultations à Trousseau. j’y ai découvert l’écoute-présence[28]

3_Ensuite, après les années en maternité, j’ai rencontré l’haptonomie[29]: L'haptonomie par le contact, psycho-tactile, aide à développer la présence, la rencontre de la mère et du père avec leur bébé, dès la vie intra-utérine. Ainsi le bébé pourra n’être plus seulement un foetus dans un utérus mais un « bébé dans un giron accueillant ». Il va s’établir un vécu de sécurité pour eux-trois, père- mère-bébé, et une complicité qui facilitera souvent le déroulement de l’accouchement. Car la maman, soutenue par le père va pouvoir ouvrir le chemin pour laisser le bébé se faire naître[30]. En découvrant qu’elle peut ainsi inviter son bébé à descendre, la maman est en lien avec lui, mais aussi distincte de lui.

Cette rencontre va les mettre en relation avec le bébé de la réalité et non seulement avec celui de l’imaginaire[31]. Cela permet de développer le lien maternel, ce lien que Domitille a connu tout de suite avec son bébé. Cependant ceci n’avait pu lui éviter, comme le pourra Noémie, l’effondrement qui était latent depuis leur vie de bébé. De par la rencontre mère-père-bébé, celui-ci est dès sa vie intra-utérine installé dans une triangulation. Cela a permis au papa d’Hélène d’être soutenant pendant les moments terribles, alors. D’autres pères sont absents voire rejetants.

Au fil de cette évolution, je suis passée du « cogito ergo sum » de Descartes au « senseo ergo sum ». C’est à dire accueillir la personne dans son entier : psyché soma affectif, avec « l’esprit qui n’est qu’une fioriture sur la crête du psyché-soma[32] ». Il s’agit « d’être avec ». Bien sûr le thérapeute pense, aide la pensée à être reconnue, à être pensée : d’abord, il faut éprouver.

4_Il y a vingt ans, j’ai connu la maternologie[33] travaille à propos de la « maternogenèse ». La maternogenèse est l’étude des conditions qui permet à une petite fille de développer sa maternité psycho-affective. A partir de quoi peut-on ou non se faire mère. La femme qui met au monde un enfant peut devenir mère à partir de ses relations avec sa propre mère, la possibilité qu’elle a eue de se détacher d‘elle, qu’il appelle le « matricide », ainsi que la place laissée à son père. Nous avons commencé à aborder cela avec Violaine et Domitille en observant combien, effondrées, chacune, elles étaient différentes.

J'ai grandi, vieilli et j’espère mûri avec ces quatre points cardinaux.

Pour Noémie l’effondrement vécu dans la protection de la relation transférentielle, le drame de la décompensation est évité.

Malgré ce que m’avait précisé le texte de D. Winnicott sur l’effondrement, je n’avais pas laissé cette notion entrer en résonnance avec la sensorialité et la sensibilité de mon monde interne. Elle restait dans le raisonnement du monde externe. Avec le développement de ma présence haptonomique facilitée par la longue pratique des enveloppements j’ai découvert la possibilité « d’oser m’approcher ».[34] C’est avec Noémie, il y a dix ans, que j’ai pu m’ouvrir à accueillir cet effondrement. Noémie s’est effondrée, alors que nous étions en contact, très présentes l’une à l’autre, quelques semaines après la naissance de son bébé. Je n’oublierai pas ce moment d’une rare intensité, qui a permis d’éviter le pire pour Noémie, car j’étais restée présente avec elle pendant sa chute, où elle ne cessait pas de tomber.

Cette présence[35] a permis qu’elle ne se perde dans le gouffre. Winnicott écrit qu’avec sa patiente Margaret Little, il était si présent qu’ils respiraient d’une même respiration, et que c’est seulement ainsi que l’analyse a pu continuer. Ainsi, c’est avec elle qu’il a commencé à modifier le setting de l’analyse, l’attitude classique étant impossible avec ces personnes.[36]

Noémie était venue avec son compagnon pour un accompagnement haptonomique prénatal. Ce sont des parents radieux que je recevais. Comme pour bien d’autres, sa décision ultérieure d’un travail psychothérapique est celle de ces jeunes femmes qui n’auraient vraisemblablement pas initié cette aventure si elles ne s’étaient pas laissées approcher par nos échanges proches et confirmants pendant les rencontres prénatales. Aussi, quand son mantèlement[37] a été mis à mal par son accouchement et la sortie de l’enfant, une relation transférentielle était établie: j’étais déjà dans son monde intérieur et elle était dans le mien. J’étais sensible à sa réserve qui fondait au fil des séances. Cependant Noémie avait de bonnes raisons familiales d’être déterminée à ne jamais mettre le bout du nez dans une entreprise psychothérapique. Et jusque-là, elle avait très bien mené sa vie sociale en exerçant aisément ses talents intellectuels, sportifs et musicaux.

Elle revient seule après la naissance de son bébé pour parler de ce qui déborde : c’est-à-dire à quel point elle est troublée par la réorganisation familiale liée à l’arrivée d’un bébé, donc d’une nouvelle génération. Elle aborde l’embarras lié au fait que son enfant fasse partie de deux familles différentes, la sienne et celle de son mari. La réserve est envolée, elle peut exprimer sa gêne face à des sentiments qu’elle ne pressentait pas. Dans cette séance en face à face, elle venait inconsciemment éprouver ma fiabilité et ma profondeur : suis-je seulement une dispensatrice d’haptonomie périnatale ou puis-je accueillir davantage ? Elle paraît accepter quand je me risque à suggérer que ce qu’elle dit des pleurs de son bébé m’évoque ceux qu’elle a trop pleuré bébé, sans consolation. Notre travail nous confirmera que c’était ce qui était en jeu entre elles trois : elle, sa fille, sa mère.

Je la retrouve pour une séance autour de sa base, séance qui aide à se retrouver femme et ne pas être seulement mère. En contact, comme avant la naissance, elle s’est sentie « tomber dans une terreur sans nom »[38]. Terreur qu’elle n’avait jamais éprouvée jusque-là et dont elle n’avait pas la moindre idée. Une terreur muette, sans cri ni agitation, juste nommée, avec la voix de celle qui a toujours contenu. Mais une terreur qu’elle ne peut pas oublier maintenant qu’elle a été vécue ou plus précisément qu’elle a été là pour la vivre. Après le débordement des sentiments exprimés à la rencontre précédente, sentiments qui s’étaient apaisés, c’est le débordement d’un éprouvé inimaginable jusque- là.

Quelque chose d’elle lui est apparu alors, elle ne pouvait le remettre aux oubliettes. Dans ce contact, elle a découvert- au sens d’enlever le couvercle- « un état sous-jacent de désespoir irreprésentable, d’angoisse innommable »[39]. L’effondrement éprouvé enfin. Même si c’était terrible, c’était une découverte-ouverture et elle n’allait pas s’arrêter en chemin.

C’est dans son texte « la crainte de l’effondrement » que Winnicott s’exprime sur l’étrange nécessité d’éprouver enfin. « Le patient a besoin de se souvenir de cela, mais ce n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’est pas arrivé, cette chose du passé n’était pas encore arrivée, car le patient n’était pas là pour qu’elle arrive. En ce cas, la seule manière pour que le patient « se souvienne » est qu’il fasse l’expérience dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert »[40]. Cet éprouvé ignoré jusque là, affleure bien souvent quand la femme, ou la jeune fille, devient mère dans ce qu’on nomme bien légèrement « baby blues ». Si l’opportunité de commencer à y travailler ne se présente pas, ceci va se matérialiser au fil du temps, parfois en souffrance pour le bébé, mais aussi insidieusement en l’apparition progressive d’une pathologie névrotique ou un état dépressif, comme cela s’est produit pour Aziliz et Guilaine.

Cet éprouvé, Noémie a pu le vivre, en faire l’expérience dans le présent, c’est à dire dans le transfert.. Mais elle ne pouvait relier ce vécu terrible à aucune représentation, aucun fantasme. Elle a senti avec certitude que ce vécu traumatique signifiait quelque chose de son intime et ne pouvait alors pas repartir sans l’assurance d’une autre rencontre, car elle était en danger. Elle venait de découvrir ce danger. Elle décide sur le champ qu’il lui faut aller explorer cela, qu’elle ne peut renfermer à nouveau, en l’ignorant, cet effroi, issu d’elle, qui a fait irruption. Elle demande qu’on commence à travailler ensemble

Se trouvant dans la protection d’une relation transférentielle positive, la découverte de cette terreur a été pour un équivalent non pathologique, circonscrit dans un cadre, d’une décompensation-effondrement. Un pare-excitation n’a pu se reconstruire après l’accouchement. L’angoisse fait irruption par la béance, la brèche laissée après la mise au monde du bébé. La présence de celui-ci en elle, rassurante, comblante[41], faisait défaut. L’assurance de ma fiabilité lui avait permis de ne pas devoir rebâtir ses fortifications : elle a pu laisser apparaître le terrible danger pour la première fois

On comprend qu’il soit apparu essentiel et urgent pour Noémie, à partir de ce dont elle venait de faire enfin l’expérience, de ne pas rester seule[42]. Il nous fallait trouver un dispositif qui ne recrée pas la situation de terreur, et pour cela s’approcher à sa mesure. Donc commencer par l’installation de ce nouveau lieu de sa vie, celui de son chemin intérieur, pour qu’une collaboration soit possible. Noémie mère affectueuse et tendre, était cuirassée par sa sagesse et aussi par les grandes responsabilités de sa vie professionnelle. Ces défenses très efficaces empêchait l’irruption de fantasmes et de rêves. C’est pourquoi, n’ayant plus eu le recours, efficace, de son organisation infaillible, elle s’était trouvée happée dans le réel de l’effondrement. Car tout ce qu’elle découvrait avec son bébé, et que, bébé, elle n’avait pas connu, le plaisir de la relation tendre mère-bébé, le vécu de bon-à-être dans la sensorialité de la tétée, du contact peau à peau, le sentiment de complétude, faisait resurgir sa détresse de bébé.

Il m’a fallu être attentive à tout ce qui surgissait même fugacement, à tout signal, à cette micro-séméiologie qui apparaît lorsqu’il nous est possible de développer une telle présence. Un jour qu’elle était installée dans mon giron, s’étonnant de cette installation si différente de sa position professionnelle, elle s’étonnera après que j’ai rapproché des phrases, des silences, des émois, des modifications de souffle : « Quand vous rebouclez tout comme ça, j’ai l’impression d’être rattrapée par la patrouille, oh là là ! Quelle Présence, vous ne perdez jamais le fil, suivant les moments j’admire la performance ou alors je suis rassurée : « elle ne rate rien ». Noémie signifie qu’enfin, la sécurité de base s’établit, plus de risque pour elle de glisser dans le gouffre où  elle ne cessait pas de tomber.

Le contact permettait d’être avec le corps-psyché de Noémie. Cependant elle avait aussi besoin que l’importance de son esprit ne soit pas déniée, alors que ce dernier avait toujours été pour elle un appui sûr pour prendre soin d’elle-même.[43] Je cite encore Winnicott: « Certains types de carences de la part de la mère, produisent une hyperactivité du fonctionnement mental. Dans ce cas une hypercroissance de la fonction mentale, en réaction à des soins maternels désordonnés, peut faire apparaître une opposition entre l’esprit et le psyché-soma…/…nous observons que le fonctionnement mental devient une chose en soi, qui remplace pratiquement la bonne mère et la rend superflue…/…IL s’agit d’un état des plus inconfortables, surtout parce que la psyché est séduite par l’esprit dans lequel, elle se fond et rompt sa relation intime primitive avec le soma. Il en résulte une association psyché-esprit qui est pathologique ».

Peu à peu, la protection de son esprit lui est devenue moins nécessaire. Une grande ouverture est apparue quand elle a pu dessiner les piquants de son monde intérieur qui commençaient à poindre. Elle avait osé dessiner « n’importe quoi », et apprécier la valeur intime de ce qu’elle avait représenté. Est-ce une ébauche de fantasmatisation ou est-ce retrouver les représentations d’objets qui étaient refoulés derrière les représentations de mots. Elle commence à nourrir son sensorium, ce qui répond au besoin de libidinalisations fondamentales. Elle n’avait pu le faire bébé, dans la nécessité où elle était de « travailler du chapeau »[44], son esprit lui servant de mère.

Son entourage la trouve adoucie. Elle se sent plus libre ce qui permet des retours du refoulé : adolescente, elle avait entendu sa maman raconter à un groupe d’amies qu’elle n’avait pu s’occuper d’elle-bébé. Puis celle-ci, va oser lui «révéler», avoir été très déprimée toute sa grossesse, suite au décès de sa propre mère. Elle pleurait en lui donnant le biberon. La mère de Noémie n’a pu oser cet « aveu », que lorsqu’elle a senti que Noémie était moins barricadée et donc en mesure de l’entendre ?

Pendant les quatre premières années de notre travail: avec Noémie nous avons reconstitué, consolé le bébé en elle. Elle s’est distinguée de lui. Elle n’était plus psyché-esprit, mais psyché-soma avec un esprit. Ce qu’elle a découvert et développé dans la relation affective avec ses enfants a contribué à cette transformation.

l’effondrement est découvert en fin de cure. Je reçois maintenant Aziliz de temps à autre. Notre travail psychanalytique dans une présence haptonomique a duré près de vingt ans. Nous nous étions rencontrés, elle et son mari, à la venue de leur deuxième enfant. Trois années plus tard, présentant des symptômes obsessionnels atrocement invalidants, elle appelle à l’aide, conseillée par le pédiatre, inquiète pour cette gentille maman qui portait des gants en permanence. Elle ne pouvait rien toucher, passait des heures, vraiment des heures, sous la douche et ne savait que faire des objets utilisés. Approchant du terme de toutes nos années de travail, elle a écrit sa souffrance et décrit ses obsessions, symbolisation permise par la distance. Comme elle ne pouvait n’être que chez elle, toute hospitalisation avait été inenvisageable. Elle s’émerveille maintenant de se sentir guérie et grandie. Aziliz avait, elle aussi, développé une association esprit-psyché et tranquillisait sa mère par sa sagesse et ses très bonnes notes.

Ses études terminées, elle s’est mariée, enceinte, avec un homme né à l’étranger. Sa mère l’avait alors maudite[45] : elle n’était plus sage. A la naissance du bébé, elle avait sombré dans un grave abattement et une impossibilité de faire face aux pleurs de son bébé. Elle avait alors quitté son mari pour se mettre à nouveau sous la coupe dictatoriale de sa mère pendant plusieurs années. Celle-ci décidant qu’il fallait laisser pleurer le bébé, ne pas le prendre dans les bras et lui fermer la bouche avec la main pour le faire taire. Aziliz n’avait pu se faire mère de ce bébé réprouvé par sa propre mère.

Quand Aziliz et son mari ont pu retrouver la vie commune, sa maman a décidé que sa fille devait « faire un autre enfant ». C’est alors que nous nous sommes rencontrées pour un accompagnement haptonomique décidé par le couple. Aziliz pourra être mère de cet enfant, même si sa mère est encore trop présente au quotidien. Quand Aziliz a enfin osé prendre de l’autonomie vis à vis de sa mère aidée par son mari, elle se sent en grand danger et pour se protéger s’emmure dans des rituels et des interdits. Ayant interdit sa maison à sa mère, elle ne peut plus estimer ce qui est permis ou pas-permis Les rituels obsessionnels invalidants sont souvent le dernier bastion pour ne pas sombrer dans l’effondrement. Le thérapeute doit être enveloppant et présent pour éviter que la situation ne s’enfonce davantage.

Elle accepte de me contacter, car j’étais associée à ce qu’elle se soit sentie tout de suite mère de son deuxième enfant. Après quelques années, le couple va souhaiter un autre enfant dont Aziliz a pu prendre soin avec la tendresse et la disponibilité d’une maman tranquille. Elle était alors libérée de sa mère et pouvait même la laisser entrer dans sa maison. Elle peut mettre au monde un enfant sans celle-ci, l’allaiter, l’élever elle-même. Le chemin de sa vie est ouvert, nous continuons notre travail.

Ce n’est qu’après toutes ces années, maintenant qu’elle se sent « guérie », qu’Aziliz va éprouver l’effondrement quelle avait traversé bébé sans pouvoir y être, c’est-à-dire vivre ce dont Winnicott parle dans son article. Je le cite à nouveau car il me parait nécessaire, pour bien le comprendre, d’unir la clinique à ce texte : Le patient a besoin de se souvenir de cela, mais ce n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’est pas arrivé, cette chose du passé n’était pas encore arrivée, car le patient n’était pas là pour qu’elle arrive. En ce cas, la seule manière pour que le patient « se souvienne » est qu’il fasse l’expérience dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert [46].

Aziliz s’est souvenue. Elle a retrouvé cet éprouvé-trauma qu’elle pressentait sans le rencontrer dont elle a fait enfin l’expérience dans le présent. Bien à propos, car nous avions notre rendez-vous mensuel le lendemain, et pourra le symboliser en y mettant des mots. Lors d’un week-end de travail avec des amies, mères, engagées dans une cause commune, celles-ci l’avaient déçues, s’étant montrées peu fiables avec une attitude en contradiction avec leurs affirmations. Elle était « tombée de son haut ».

C’est alors qu’au moment du départ, elles ont laissé Aziliz seule, très longtemps dans une voiture, sans possibilité pour elle d’en sortir. Elle les entendait rire au loin et s’est sentie réellement abandonnée. Une angoisse terrible est montée, lui coupant la voix. Impossible d’appeler. Puis un seul cri terrible, inconnu d’elle, avait explosé. Un cri dont elle s’étonne encore, et qui a fait accourir. Ensuite elle avait sangloté des heures jusqu’au retour chez elle.

Le lendemain, elle explique : Je me suis retrouvée bébé, dans mon berceau, dans le noir j’avais froid et personne ne venait. C’était terrible. C’était cela le traumatisme, dont il n’avait pu être question pendant toutes ces années. Elle continue : Après j’ai pensé à ce qui m’avait fait revenir chez ma mère, c’est que je ne pouvais pas m’occuper de mon bébé. Car après sa naissance, j’étais redevenue ce bébé tout seul et j’essayais d’avoir une maman . Ce qu’a écrit Winnicott, Aziliz l’exprime.

Voilà, il a fallu tant d’années pour que ce traumatisme se réactualise. Qu’elle puisse en prendre conscience et même en être soulagée. Depuis cet événement Aziliz se sent enfin tranquille et réellement libre avec sa maman. Mais après tant de souffrances pour elle, son mari, son fils aîné.

les débuts de la vie : apports de Winnicott et Delassus. Après vous avoir exposé de quelle manière, la vie d’Aziliz a été imprégnée par l’effondrement dans sa vie de bébé, je cite à nouveau Winnicott: La crainte de l’effondrement a trait à l’expérience du passé de l’individu et aux caprices de l’environnement. Il s’agit donc de l’effondrement psychique lors d’une faillite de l’environnement, à un stade trop précoce pour que le self puisse y faire face, l’éprouver, l’intégrer, lui donner sens et en garder une mémoire reconnue comme telle. Dans son article, Winnicott décrit ce paradoxe temporel : le cataclysme a été trop précoce pour être éprouvé lorsque le bébé l’a vécu. La crainte de l’effondrement résulte de ce que cet éprouvé clivé reste à vivre et est perçu comme menaçant dans l’avenir alors qu’appartenant au passé[47]. Chez Aziliz, c’est le vécu d’abandon, seule dans cette voiture, qui a libéré l’éprouvé d’effondrement. A la lecture de ceci, on comprend à quel point elle se sent libérée.

L’environnement pour un nouveau-né, c’est essentiellement sa mère: au début l’enfant ne constitue l’unité, il fait partie de l’ensemble individu-environnement.[48] En 1942 Winnicott a pris soudain conscience au milieu d’un séminaire : qu’un bébé ça n’existe pas (il signifiait qu’un bébé seul n’existe pas) …/… si vous me montrez un bébé, vous me montrerez certainement aussi la personne qui prend soin de lui.

Dès les années 50, il affirmera déjà, le premier je pense, l’existence de la vie psycho-affective prénatale, Dans le contact haptonomique, lors des relations de rencontre affective avec leur bébé in utero, les parents sentent bien l’existence propre de celui-ci. J’entends souvent des mamans s’émerveiller de ce que lorsque le papa arrive, elle sent nettement le bébé se manifester et celui-ci se niche tout de suite dans la main du papa posée. Avec cette constatation, on entrevoit que le bébé est déjà dans une distinction ontologique d’avec sa mère. Et le professeur B. Golse[49] écrit qu’il n’est pas certain de l’indissociabilité de la relation de la mère et l’enfant. Mais ce qu’écrit Winnicott, c’est qu’un bébé ne peut vivre sans sa mère ou son substitut.

C’est pourquoi donner la vie, événement majeur dans l’existence d’une femme, cet évènement bouleversant psychiquement, physiquement et affectivement, va pouvoir représenter un cataclysme. La précocité de l’effondrement avant, pendant ou après la naissance, est relative à la période où celui ci avait affecté la mère sans qu’elle puisse l’éprouver : pour Eugénie, c’était lié au secret transgénérationnel, pour Nour, Aziliz et Noémie à leur vie de bébé, pour Guilaine et Geneviève à leur fonction de protection de l’effondrement de sa propre sa mère.

D.Winnicott précise que l’individu hérite d’un processus de maturation. Cependant pour cela il lui faut un environnement facilitateur dont il est complètement dépendant. Et c’est ce que Jm Delassus aborde avec la notion de « différence natale ». Il exprime ainsi combien le bébé à sa naissance est différent de lors de sa vie fœtale, ce qui nécessite une importante adaptation pour que s’accordent la mère et le bébé. Toutes les femmes ne peuvent le trouver sans aide qui fera passer de l’impossible au possible.

Je cite JM Delassus[50] : A l’idée d’une maternité une et indivisible et toujours plus ou moins conçue comme relevant de l’instinct maternel, s’opposait celle d’une maternogenèse, c’est à dire de la constitution psychique progressive de la capacité et du désir maternel. Il devient évident que c’est l’agénésie ou l’atteinte des stades de la maternité, invisibles tant qu’on ne devient pas mère, qui se manifestent soudain, et le plus souvent après l’accouchement Tout se passant comme si l’actualisation de la maternité faisait exploser des problématiques latentes qui ne pouvaient se faire jour qu’à ce moment-là.

On peut rapprocher les stades de la maternogenèse avec le cadre des fantasmes originaires mis en évidence par Freud. En fait ce qui paraît mis en question…/… est la nature et les particularités affectant ces fantasmes originaires, lesquels se trouvaient comme réactivés au moment de la maternité.

Le bébé va de l’avant en passant d’un état de dépendance absolue à celui de dépendance relative. Dans un tel environnement facilitateur, le développement de l’individu admet une classification en intégration, puis en complicité psychosomatique, et enfin en relation d’objet[51].

Des évènements graves peuvent survenir qui mettent en péril ce processus. A cette époque ils restent comme un réel et ne peuvent être intégrés dans l’espace psychique. Ce peut–être enfoui dans un espace sans représentation, sans repères, sans pensées. Cet espace est comme un vide qu’il faudra tenter de combler, parfois toute la vie, par des symptômes souvent obsessionnels. Quand la personne dans cette souffrance fait une démarche psychothérapique, j’insiste à nouveau, comme Ferenczi et d’autres[52], sur la nécessaire présence du thérapeute. Sinon, la personne s’empêtre, certes soutenue par le transfert et reste avec ce rien enfoui, sans évolution de ses troubles. Avec Aziliz, ce sera une entreprise longue que nous avons pu croire sans fin. Entourée par ma rêverie maternelle, au fil des années elle a pu cesser l’identification projective des éléments bêta dans sa mère des éléments bêta. Elle a pu mettre un terme à notre travail assidu grâce à la transformation de sa position, elle a pu accepter que cette mère là, c’est sa mère.

Revenons sur ce que j’ai déjà abordé, c’est-à-dire que la découverte de ce que le traumatisme s’est déjà produit antérieurement peut apparaitre dans son actualisation dans le transfert. Il ne s’agit pas d’une perte d’objet métabolisable par introjection (deuil) ou incorporation (mélancolie) mais d’un éprouvé d’anéantissement, d’agonie psychique du sujet lui-même, à rapprocher du « trou noir » dont parle Frances Tustin.

Pour pouvoir éprouver cela, il faut être en sécurité. Comment établir cette sécurité ? Par des enveloppes thérapeutiques de présence, avec possibilité d’un contact psycho-tactile[53], éventuellement dans des draps humides ou secs[54], la personne va être accueillie dans son intégrité, et non seulement avec son esprit. La sensibilité affective sera éveillée. La personne peut découvrir un autre être au monde : chaque séance pourra être une rencontre et limitera les rationnalisations stériles.

C’est le psyché-soma-affectif qui va être particulièrement fragilisé par la maternité, l’esprit ne peut jouer son rôle de bouclier habituel.

Il se peut que la femme risque de mourir, comme Nour à qui son gynécologue conseille Parentèle après la naissance de son bébé. Nour, comme Aziliz, épouse un homme d’une autre culture, ce qui est une très grave transgression dans sa famille. Pendant son accouchement, elle va se sentir mourir. Elle et son mari entendent l’inquiétude du personnel sur son pronostic vital. Somatiquement c’est un effondrement qui nécessitera plusieurs transfusions. Cependant, elle peut prendre soin de son bébé, reprendre le travail et soutenir les études de son mari, ce qui la protège de l’effondrement psychique. Mais elle se tient toute raide, au bord du gouffre, accrochée à son armure. Elle fait son possible pour me décourager, en particulier en attaquant le cadre : plus tard elle dira combien ma bienveillance ouverte et obstinée l’a soutenue.

Il va falloir l’apprivoiser : Nour a un sentiment d’inanité de ses efforts face à l’hostilité de sa famille et les troubles somatiques de son bébé. Comment changer sa vie, elle risque tant si elle montre sa fragilité. Après plusieurs rencontres, elle prend conscience qu’après n’être pas venue à son rendez vous se sentant trop énervée, elle a dû emmener son enfant aux urgences, le soir même, pour des troubles asthmatiques. Elle comprend que même si ce qu’elle aborde est épuisant pour elle, il lui faut avoir le courage de poursuivre pour ne pas continuer à faire porter son angoisse par son enfant. Une relation de confiance est installée, Nour commence à pouvoir me laisser approcher, et soulever le couvercle pour exprimer ce qu’elle n’avait jamais pu se représenter. En commençant par le dernier traumatisme mémorisé : l’accouchement et l’angoisse de mourir. Avec son mari, elle va rencontrer l’anesthésiste de qui elle avait entendu dire qu’il craignait pour sa vie. Celui-ci sera touché de recevoir un couple qui vient pour échanger et non récriminer.

Après deux années de psychothérapie, elle éprouve la nécessité d’une hospitalisation psychiatrique car elle ne peut plus tenir debout. Elle sera hospitalisée de façon séquentielle pour pouvoir prendre soin de son enfant et venir à ses séances. Elle a pu alors, éprouver l’effondrement, contenu si longtemps tant qu’elle n’était pas sûre d’un environnement contenant pour elle mère, elle femme, elle objet d’un frère, elle trop tôt grande fille et surtout elle bébé. Cela s’est réalisé au prix de beaucoup de souffrance, d’épuisement et parfois de renoncement, Elle va retrouver que bébé, elle avait été hospitalisée trois semaines pour carences somatiques sans recevoir de visites de sa mère, plongée alors, seule, dans le bain de paroles d’une langue inconnue.

Après bien des années de travail en collaboration avec le psychiatre de la clinique, elle se trouve enfin psyché-soma réunis. Alors que pour survivre dans la précarité affective et après le trauma de l’hospitalisation de sa vie de bébé, elle avait créé ce Winnicott nomme une «liaison psyché-esprit pathologique[55]». Je le cite à nouveau :Certains types de carences de la part de la mère, produisent une hyperactivité du fonctionnement mental. Dans ce cas une hypercroissance de la fonction mentale, en réaction à des soins maternels désordonnés, peut faire apparaître une opposition entre l’esprit et le psyché-soma…/…nous observons que le fonctionnement mental devient une chose en soi, qui remplace pratiquement la bonne mère et la rend superflue…/…IL s’agit d’un état des plus inconfortables, surtout parce que la psyché est séduite par l’esprit dans lequel, elle se fond et rompt sa relation intime primitive avec le soma. Il en résulte une association psyché-esprit qui est pathologique ».

En ce qui concerne Nour, il est bien compréhensible que, dans la détresse de l’accouchement, son esprit ne lui portant plus secours, son soma avait alors coulé[56]. L’anesthésiste l’a rattrapée de justesse. Puis son gynécologue a été perspicace. Que serait-il arrivé à sa santé psychique et à la santé somatique de son bébé si elle n’avait pas pu être reconnue dans sa détresse par le gynécologue, puis accueillie, contenue ? Ce traumatisme qui réactualisait tous ceux de son enfance n’aurait pu être représenté : il ne serait resté que somatisations et passages à l’acte.

la réalité de l’accouchement.

Accoucher est une épreuve pour une femme, même si, comme pour escalader une montagne, ou traverser une tempête sur un voilier, on en sort ravies et souvent grandies. Ravies mais éprouvées. Affronter des épreuves fait partie de notre force de vie, encore faut-il que ces épreuves ne soient pas traumatisantes. Ce peut même devenir un beau souvenir qu’on a plaisir à raconter. Mais aussi, cette épreuve peut ne pas pouvoir être intégrée dans notre appareil psychique, en montagne on peut tomber dans un ravin, dans la tempête on peut couler : voici encore la notion d’effondrement.

C’est en traversant le sexe de sa mère, du dedans d’elle, de sa maison utérine vers la lumière, que l’enfant vient au monde. Quels en sont les effets sur le vécu intime? Comment parler de cette traversée qui est un extraordinaire événement somato-psycho-affectif. Le passage du bébé du dedans de sa mère au dehors, par un chemin jamais ou si peu utilisé, est si mystérieux. Il y a sous-jacente sa question de petite fille : « comment un si gros bébé peut passer par un si petit trou » ? Dans les conditions actuelles de naissance, beaucoup de femmes ne pourront y réussir sans aide extérieure, ou même nécessiter une césarienne

Parfois cette traversée fera effraction, c’est pourquoi certaines femmes perdent pour longtemps leur « sentiment de la base ». Elles expriment qu’elles se sentent sans fond. N’est-ce pas une des raisons des fuites urinaires[57]? La rééducation périnéale, peut être un moyen pour revenir dans un symbolique. C’est officiel, remboursé et souvent efficace, néanmoins la brèche intime ne sera pas refermée. Car pour que son sexe devienne un sexe de maternité qui fait naître, la femme a du s’ouvrir du dedans du giron vers l’extérieur. Parfois il est difficile pour la femme de retrouver ou oser retrouver son sexe de femme qui accueille.

Lorsque ce moment de la traversée du bébé n’a pu s’intégrer dans l’appareil psychique de la femme : la réalité se cantonne au réel et fait traumatisme. Pas moyen de le symboliser, l’expliciter, il n’est possible que de le déplorer encore et encore. Il faut aider à la restauration du sentiment de sa base pour permettre de le parler autrement. Le plus souvent une possibilité d’échapper au traumatisme sera la fantasmatisation. La maman raconte ce qu’elle a vécu, elle, ou reconstruit dans l’après coup, de cet événement bouleversant et imaginé depuis l’enfance. En voici un exemple : «la sage-femme est carrément montée sur mon ventre»[58]. Ce rejet sur l’équipe obstétricale de l’impossible aide à intégrer l’événement. L’identification projective, évite la culpabilité et garde l’élan vers le bébé. Chez Domitille, on découvre que, la sage-femme ayant été tellement soutenante et empathique, c’est enfin vers sa mère que s’est dirigée la colère, colère enkystée jusque là. Je suppose que vous savez que si quelqu’une est effectivement montée sur la table, ce n’est ni la sage-femme, ni sur le ventre, (ni sur le bébé qui est oublié dans l’histoire !) mais qu’il s’agit d’une auxiliaire qui se met derrière la maman, pour accompagner fermement le bébé vers la lumière.

Il y a des accouchements qui sont traumatiques pour la maman alors que la sage-femme dit: "cette femme a bien accouché". Ce qui signifie que cela s'est déroulé tranquillement, sans crainte obstétricale, ni vitale. Un bébé est sorti avec un apgar à 10, et a bien tété, et pourtant ce qui a été ressenti par la maman peut être très différent. L’intimité mère-bébé n’est connue que d’eux-seuls. Comment s’en ouvrir à la sage-femme si elle n’est pas disponible. C’est une revendication qui a été reconnue en Grande-Bretagne, pendant un accouchement : « une femme, une sage-femme ».

La médicalisation qui a sécurisé les accouchements amène aussi des conséquences iatrogènes. L’insuffisance numérique des sages femmes, la déresponsabilisation du couple dans l'accouchement, la systématisation de l’anesthésie péridurale retirent à la mère la possibilité de faire naître son enfant et vont faire trauma, par excès de ne "rien sentir". Plus la mère peut être active dans le processus de mettre au monde son enfant, moins[59] il lui sera difficile de « se faire mère ». Car après un passage traumatique, ou après une césarienne quand ce ne peut être fantasmé ou élaboré, la relation avec le bébé peut être précaire. La visite de la sage-femme présente à l’accouchement est indispensable dans les jours suivants pour pouvoir, avec un témoin fiable, revisiter ce moment, passer du réel de l’accouchement à sa réalité[60]. La relation transférentielle, positive ou négative, de celle qui a permis la naissance du bébé va éviter de se perdre dans des fantasmes délétères.

Parfois je n’ai identifié l’effondrement de la maman que dans l’après coup, car ces femmes ont anesthésié leurs sensations et sentiments intimes, envahies par les soins au bébé. Souvent ce sont les professionnelles de la PMI qui le constatent à domicile où elles rencontrent une femme épuisée car son bébé pleure sans pouvoir être calmé[61].

Ou plus tard quand le bébé sera toujours malade. Je fais référence ici au

« Syndrome Pédiatrique d’évitement maternel ». Pour la mère, une des façons inconscientes d’appeler au secours sera le statut d’être mère d’un bébé malade : la mère sera reconnue comme mère par les soignants, sinon par elle[62].

C’est ce qui s’est passé pour la maman de Thurian, venue en France pour épouser son cousin comme cela arrive fréquemment, elle a appris le français en arrivant. Avec son statut d’étrangère, elle ne pouvait retourner dans sa famille pour mettre au monde son bébé dans un environnement familier. A la maternité, le travail n’avançant pas, elle sera césarisée. Elle avait besoin de sa maman. A quinze jours, Thurian a refusé le sein, puis ensuite tout biberon. Hospitalisé, on ne trouve aucune pathologie expliquant cet état. Une infirmière de nuit va suggérer de le nourrir endormi ce qui sera possible. La PMI nous l’adresse, Thurian ne boit qu’après que sa maman l’ait endormi, comme hypnotisé. Bébé de 5 mois, il est étonnement éveillé et habile, mais ne sourit pas.

Les parents se sentent en confiance et acceptent de continuer les rencontres. Cependant après un traitement brutal prescrit par un pédiatre[63], Thurian va cesser presque toute nourriture. Ses parents craignent le pire, nous sommes aussi très inquiets. Nous organisons une séance commune Parentèle-Pmi. Avec toute la Présence-ouverture, l’être-avec que nous (nous sommes trois) pouvons développer envers ce bébé et ses parents, il va pouvoir manger de la compote pendant de la séance, puis se nourrir chez lui ensuite. Il va falloir bien des rencontres pour que la maman puisse verbaliser l’angoisse de fin du monde qui la tenaille depuis son accouchement-césarienne. Quitter son pays, c’était comme une fin du monde, donc danger de mort pour l’enfant ou sa mère. Thurian ne pouvait boire le lait de fin du monde. Par contre quand il est allé avec ses parents dans leur pays originaire, Thurian a bu du lait et a cessé dès la frontière repassée…..

Des gestes de soins sans Présence,

Certaines mamans, effondrées, peuvent aussi répondre aux besoins de leur enfant, faire les gestes nécessaires, sans y être affectivement. Si le père peut « faire la mère », le bébé pourra faire son chemin, mais la maman reste sur la berge. Lorsque l’analyste de cette femme « traite la situation » comme pour un état névrotique, une bulle d’effondrement va rester enkystée, (comme Frances Tustin parle d’une bulle autistique chez la plupart d’entre nous), et craquera bien plus tard, par exemple quand elle pourra « tomber amoureuse » d’un enfant puîné. Si le bébé doit seul consoler sa maman, celle-ci passant par des moments de présence et d’absence ne peut nourrir la sensorialité de son enfant. Il va garder en lui une angoisse de vide. Il se peut qu’il développe un mérycisme, des mouvements stéréotypés, des recherches de sensations en cognant sa tête et aussi… une intelligence précoce[64]. Il sera très difficile à ces bébés, devenus des adultes souvent créatifs, d’établir une relation affective stable. Il leur restera des besoins compulsifs de masturbation, d’alcoolisation, de séduction.

J’ai reçu récemment Chantal, très déprimée, à nouveau, à soixante dix ans, elle ne se sentait plus le droit d’être vivante. Quand elle était jeune mère, pendant les premières années de son enfant non prévu[65], elle avait été hantée par cette phrase : « Si mon enfant venait à mourir, cela ne me ferait rien ». Ayant entrepris une analyse, elle répétait la phrase à chaque début de séance. Son analyste, pourtant célèbre, n’était jamais intervenu, la laissant avec son effroi. Un jour, il a pris la parole pour dire : « depuis le temps, votre enfant en a fait son beurre » !!! [66] Pourquoi n’avait-il pu être créatif, et les recevoir ensemble, elle et son petit. Maintenant, il est plus courant que ce soit proposé. Cet abandon de l’analyste, avait réactivé, chez Chantal, son vécu de bébé déprivé. Ensuite, Elle avait passé un long temps d’infécondité avant de pouvoir concevoir un autre enfant avec lequel elle a tout de suite été dans l’émerveillement. Cependant ultérieurement, après un abandon dans sa vie personnelle, elle avait tenté de se suicider à plusieurs reprises. Combien de mères, comme Chantal, ont été laissées tomber par leur analyste muet. J’en ai connu plusieurs.

Etre enceinte : joie[67] et parfois effondrement.

J’ai énoncé que la jeune fille, la femme portant un bébé retrouvent leurs propres vécus de bébé. Tout d’abord leur vie prénatale, puis la « différence natale[68]» vécue lors de la fracture natale que représente la naissance. Ensuite, grâce à l’intégration [69], avec la capacité à se séparer de sa mère devenir un individu sera possible. Ainsi qu’accepter la protection de son père. Mais que d’épreuves pour cette femme, et pour son enfant.

Chantal, dont j’ai parlé plus haut, a pu relier à ses débuts dans la vie son impossibilité à s’attacher à son premier enfant. Pendant sa vie prénatale, sa mère a connu l’exode et les bombardements, Chantal est née en état de mort apparente. Elle a toujours entendu sa mère évoquer fièrement qu’elle la laissait pleurer des après midis entiers, dans son berceau. Toutes ces circonstances douloureuses de sa vie de bébé avant et après sa naissance, avaient embolisé sa capacité d’être affectivement mère. Elle n’a pu s’attacher profondément à son bébé dont elle prenait cependant bien soin. Quand celui-ci a su marcher, qu’il est devenu une personne distincte, elle a perdu le souffle qu’elle avait eu tant de mal à trouver à sa propre naissance : elle étouffait. C’est alors qu’elle a commencé une analyse.

C’est autour de ces découvertes que s’est créée l’association Parentèle[70]. Les mamans viennent en situation psycho-affective difficile. Parfois elles viennent en couple, le plus souvent c’est la sage-femme, la puéricultrice de PMI ou un(e) autre professionnel(le) qui l’accompagne et participe à la séance.[71] Quand leur bébé est encore porté, in utero, quel étonnement cette rencontre avec la réalité de leur enfant dans le contact psycho-tactile. Dans l’étonnement de l’avoir ressenti ainsi, au lieu de l’imaginer et de le confondre avec l’image de l’échographie, elles souhaitent revenir vivre cette rencontre qu’elle ne croyait pas possible: il est rare qu’elles manquent une séance.

Les mamans qui sentent affectivement et effectivement la réalité de leur bébé présentent quelque chose du regard intérieur des madones des peintures : mais en fait, c’est bien différent, leur regard intérieur est vivant et émouvant, contrairement à ce « petit quelque chose d’absent » dans le regard de Marie, la mère de Jésus. Dans ces moments, toute femme devient étonnamment belle lors de cette émotion rare : la rencontre de présence affective père-mère-bébé, ou mère-bébé-et le référent.

En ouvrant la maman enceinte à cette rencontre affective avec son bébé par ce contact, des ravages maternels ont pu être évités. Et même si la mère est embarrassée par une pathologie, le lien avec son enfant peut néanmoins commencer à s’établir. Ils seront ensemble reçus ensemble chaque semaine, même si l’enfant est confié à l’aide sociale à l’enfance. L’intérêt que ses mamans en souffrance portent à leur bébé imaginaire-fantasmé se transforme en rencontre avec un bébé réel[72] ; La mère se mêle émotionnellement de plus en plus à son bébé dans sa réalité, alors que s’éveillent ‘(inconsciemment) des souvenirs de sa propre enfance. Elle se prépare, avec notre aide, à accompagner son bébé pour le mettre au monde dans sa nouvelle vie, sa vie aérienne puis prendre soin de lui pour qu’il puisse dépasser la « fracture natale ». Bien sûr, certaines femmes sont tellement fracassées que la rencontre sera difficile, ce sera d’abord le bébé, ou la petite fille, en elle que nous entourons et berçons.

A propos d’effondrement prénatal : le transgénérationnel.

Ce qu’a vécu Eugénie souligne l’importance des facteurs inconscients dans le processus de fécondité. Pour elle, il s’agissait principalement de sa relation inconsciente au drame de son père. Eugénie s’est trouvée douloureusement confrontée à « l’impossible de se faire mère ». Elle est adressée à Parentèle par sa gynécologue : elle porte l’enfant qu’ils ont souhaité, elle et son mari. Tout paraissait prêt pour cet « heureux événement ».

Mais Eugénie ne ressent plus aucune joie.  Je sens que je vais avoir un bébé mais je ne l’intègre pas. L’échographie n’ y a pas aidé. Je suis très étonnée de cela car j’en ai envie depuis longtemps. Le jour où on l’a décidé, ça a marché tout de suite, je ne m’y attendais pas. J’essaie de trouver des explications, il y a trop de questions : Si ceci, si cela, et si ce n’était pas le moment attendu de mon mari ?

J’avais envie d’être enceinte, mais ai-je envie d’un bébé, suis-je prête ? J’ai eu des pensées horribles : pas avorter, mais ce serait bien si je le perdais. Ces pensées sont heureusement parties.

Je suis en arrêt de travail, car déjà je ne peux m’occuper de moi, alors, il m’était impossible de m’occuper des autres. (Eugénie est infirmière). Je ne m’étais pas du tout préparée à ce que soit comme ça. Je ne supporte pas d’être seule. Son bébé n’est pas une présence en elle. Non seulement je ne me sens pas bien mais coupable. Intellectuellement, je sais que c’est bien, d’être enceinte mais en moi-même, je suis anxieuse en permanence. Mais je me sens bien ici.

Ici, il y a le contact avec elle et son bébé, et je n’attends rien d’autre d’elle que nous soyons ensemble.

Pour elle le traumatisme, c’était la réalisation de son besoin d’enfant. Quand le bébé est là, elle ne ressent rien pour lui, et même il l’embarrasse. C’est la rencontre avec son bébé par la présence et le contact haptonomique qui lui ont permis d’émerger de sa déréliction. L’être-là avec son bébé est allé en deçà de l’impossible d’être mère. Pour d’autres, cet impossible se traduit par la sortie prématurée du bébé.

Elle avait pensé à l’haptonomie avant d’être enceinte, mais elle n’avait plus aucun projet et c’est sa gynécologue qui le lui a conseillé. Je la recevrai seule chaque semaine pendant trois mois, puis avec son mari jusque l’accouchement. Tout d’abord, le contact haptonomique va lui permettre pendant la séance un vécu agréable avec son bébé. Cependant, au début de nos rencontres il ne lui est guère possible de retrouver ce contact à la maison. Elle a besoin d’un holding contenant et d’être reconnue comme mère par ma présence pour ressentir son bébé.

Eugénie était si désemparée qu’il a fallu recourir à un traitement d’antidépresseurs, prescrit par son gynécologue . Sa grossesse la mettait en péril psychique. Le contact avec son enfant était un préalable indispensable, pour permettre le travail indispensable : parler, associer, chercher en profondeur. Il fallait l’alliance thérapeutique installée entre nous.

C‘est un rêve qui permit d’extirper la racine de ce non-droit à être mère. Grâce aux éléments de ce rêve, Eugénie a osé mettre à jour le drame de l’enfance de son père. Ils ont enfin pu parler, elle et lui, de ce qui était interdit dans la famille, c’est-à-dire évoquer le drame de l’enfance de son père: l’abandon. L’enfance de son père avait été ravagée, car il avait été abandonné par sa mère et c’était un secret empoisonné.

Eugénie témoigne de ce qu’il n’y pas d’instinct maternel : nous sommes des mammifères, certes, mais des mammifères humains, avec une zone corticale particulièrement développée. Comme il n’y a pas d’instinct maternel, il peut y avoir difficulté maternelle, Le processus de maternogenèse, n’a pu s’établir. Du fait de la vie de la petite fille avec sa mère, du fait des conditions de l’accouchement, du fait aussi de l ‘absence du père du bébé[73].

Je cite JM Delassus : A l’idée d’une maternité une et indivisible, et toujours plus ou moins conçue comme relevant de l’instinct maternel, s’opposait celle d’une maternogenèse, c’est à dire de la constitution psychique progressive de la capacité et du désir maternel. Il devient évident que c’est l’agénésie ou l’atteinte des stades de la maternité, invisibles tant qu’on ne devient pas mère, qui se manifestent soudain, et le plus souvent après l’accouchement Tout se passant comme si l’actualisation de la maternité faisait exploser des problématiques latentes qui ne pouvaient se faire jour qu’à ce moment-là ».

On peut rapprocher les stades de la maternogenèse avec le cadre des fantasmes originaires mis en évidence par Freud. En fait ce qui paraît mis en question…/… est la nature et les particularités affectant ces fantasmes originaires, lesquels se trouvaient comme réactivés au moment de la maternité. [74].

le recours aux fantasmes délirants

Quand elles sentent le monde vaciller, certaines jeunes mamans peuvent faire spontanément appel à la Psychiatrie pour se protéger comme l’a fait Yseut. Le bébé d’Yseut avait été attendu par ses deux parents. Quinze jours après la naissance, Yseut se sent si mal qu’elle se rend à l’hôpital psychiatrique pour y être hospitalisée. Elle appelait au secours. N’ayant pas été en mesure d’allaiter son bébé, tout lui était devenu impossible : que ce soit s’occuper de sa petite fille et même de quoi que ce soit.

Cette impossibilité détruisait Yseut : elle se sentait perdre tout repère.

Pour tenter de ne pas perdre pied, elle construisait des liens fantasmatiques entre les évènements, les personnes, les objets, les éléments. Ces fantasmes sont devenus délirants. En dernier lieu, pour fuir langoisse, c’est la « lumière » divine qui est venue lhabiter, lenvahir et empêcher le contact avec son bébé et le monde. C’est ce qui l’a amenée à consulter.

Yseut n’a jamais pu se distinguer de sa mère, elle n’a pu effectuer « le matricide », épisode psychique nécessaire pour pouvoir établir le passage d’être fille à se faire mère. Tout naturellement cette grand-mère vient s’installer à la maison, très contente de prendre la place auprès de la petite fille, Elle a empêché l’établissement du lien entre Yseut et sa fille. Et à cette époque lointaine, trente ans, malgré ma formation à la psychanalyse denfants, je navais pas encore notion quil aurait fallu les recevoir ensemble : la maman et son bébé. Et aussi le papa. Après six mois, Yseut ayant retrouvé la possibilité de répondre aux besoins de son bébé, peut cesser les séances. Ce n’est pas pour autant que le lien affectif était établi.

Yseut, comme Geneviève, a eu l’initiative de se faire conduire à L’hôpital psychiatrique, où le médecin a jugé qu’un accueil psychothérapique et un traitement de psychotropes ambulatoires étaient préférables à une hospitalisation. Son mari n’avait pas su comment s’en préoccuper car sa belle-mère occupait le terrain. Après trois années et la naissance de son bébé-garçon pour lequel elle ressent un amour passionnel, Yseut vient demander la reprise de notre travail, Elle affirmait, sans affect, qu’elle « n’éprouvait pas grand chose » pour sa fille. Nous commençons un travail de bien plus de vingt ans, pendant lequel elle traversera de nombreux états dépressifs, mais plus jamais de construction délirante, ni besoin d’hospitalisation.

Diplôme en poche, sa fille part sac au dos au bout du monde. Yseut découvre qu’elle peut être inquiète. Elle met une pause à notre collaboration et reprend contact après le décès de sa mère et le retour de sa fille. Le balancement entre le fils auquel elle permet tout et la fille qui la « gonfle » continue. Yseut aimerait tant s’approcher d’elle. Ce qui est considérablement changé, c’est que désormais, depuis qu’elle a été inquiète pour sa fille, Yseut souffre de ne pouvoir ressentir ce lien qu’elle connait avec son fils. Avec son psychiatre, nous proposons de la recevoir ensemble. Cette rencontre à trois, dans une clinique de psychothérapie institutionnelle[75], a posé son psychiatre en situation de thérapeute et non seulement de prescripteur. Pour la première fois depuis le départ de son père, à ses huit ans, Yseut se trouvait entre un homme et une femme réunis pour elle. C’est peu après qu’enfin, elle s’est sentie mère de sa fille. Elle savoure le bonheur d’aimer son enfant-fille et de n’être plus clivée entre deux sentiments maternels opposés. Nous avons alors pu arrêter d’un commun accord ce si long travail qui avait permis de dépasser l’impossible.

Quand Geneviève accouche, la péridurale, indispensable pour des raisons médicales, avait été trop dosée. Elle n’avait rien senti de la venue de son fils, Merlin. C’est pourquoi, dans l’intime inconscient de Geneviève, son bébé n’était pas né. Pour elle, la naissance-séparation a eu lieu au moment du sevrage lié à la reprise de son travail passionnant, la séparant brutalement de son bébé pendant des journées entières. Celui-ci à cinq mois est porté, soutenu par son père et sa nourrice. Plus d’allaitement au sein.

Jusque là, tout allait très bien, Geneviève était encore dans la bulle prénatale, continuant par l’allaitement le lien placentaire[76]. Elle a, alors, perdu toute spontanéité concernant Merlin, chaque signe lui est devenu souci. Courant les consultations médicales : les selles, les repas, le sommeil, tout l’inquiétait, alors qu’au travail elle pouvait soigner des bébés. Avec Merlin, envahie par les fantasmes des dangers qu’il courait, elle commençait à ne plus savoir comment prendre soin de lui, pas même lui donner son bain. Le bébé ne reconnaissait plus cette maman rendue différente par son angoisse. Plus le bébé s’étonnait plus les angoisses de Geneviève s’amplifiaient. A son tour, Merlin est devenu très angoissé, avec un regard affolé. Quand Geneviève arrive à la consultation, son bébé est très tendu, le regard désorienté et effrayé de celui qui ne reconnaît plus sa maman dans cette personne affolée.

Geneviève pressentait ces souffrances, car elle ne se sentait pas prête à concevoir et mettre au monde un enfant. C’est son mari qui l’avait souhaité, d’ailleurs il la nommait « l’utérus » pendant sa grossesse. Ensuite, il s’est montré comme ces pères qui ont laissé la mère de leur enfant se débrouiller seule de son marasme. Ces pères intéressés, avant tout par l’enfant, sont désorientés par l’imprévu dérangeant d’avoir à s’occuper de la maman. Il s’est associé avec la mère de Geneviève pour la dissuader de continuer nos rencontres, espérant que l’accueil dans la maison de son enfance et l’EMDR[77] la pacifierait.

Mais non. Ce qui tenait encore s’est effondré complètement. Les fantasmes concernant son bébé se sont transformés en vécus délirants menaçants la concernant : monstres dévorants, explosions, incendies. Elle retrouvait les drames de sa vie de bébé, à la fois les drames de la réalité de sa maladie grave et ceux de la généalogie de sa mère. Geneviève vivait dans la terreur. Le papa, attentif à « son » bébé, n’avait pas la capacité d’envisager le drame que vivait sa femme. A l’arrivée des vacances, il a emmené la famille prendre l’air de la mer. Là bas, elle s’est sentie si agressée par ses persécuteurs internes, qu’elle a tenté de se jeter dans la mer avec les siens (suicide altruiste). Terrifiée, elle se réfugie à l’hôpital psychiatrique. Puis, elle sera accueillie avec son bébé dans une clinique de psychothérapie institutionnelle.

Outre ce que j’ai déjà évoqué dans les pages précédentes, pourquoi Geneviève s’est elle effondrée si gravement ? Son grand mère maternel avait perdu sa première femme et quatre enfants dans un accident : n’ayant pu symboliser les deuils traumatiques de son père, sa mère les avait transmis, en silence, à Geneviève, sa fille aînée. Geneviève protège sa mère de l’effondrement. Pendant les premières années de Merlin, Geneviève a fait des rêves traumatiques horribles. En dehors des heures de travail, elle ne faisait que dormir pour rêver, c’était sa façon à elle de cesser de délirer et de fantasmer. Les pulsions de « se jeter » dans la réalité s’étaient transformées dans ces rêves épuisants. Des séances d’enveloppements ont été organisées avec son psychiatre, chaque mois. Elle y retrouvait, consciente, toutes les souffrances physiques et les angoisses[78] endurées et enkystées Puis, enfin les rêves horribles ont cessé : elle a pu organiser la séparation d’avec son mari. Et mettre un terme à nos années de travail.

Déni de grossesse. La souffrance maternelle peut se manifester dès l’existence en soi du bébé, ce qui entraîne le fait que certaines femmes ou jeunes filles ne prennent pas conscience de cette existence. Et ceci parfois jusqu’à ne le savoir que lorsque le bébé vient au monde, à leur grand effarement. Personne, pas même leur compagnon n’avait rien perçu. C’est cela le déni de grossesse.

Celui-ci a été tant médiatisé ces dernières années, qu’il est bien connu et qu’en consultation ou en concertation, on entend, « j’ai fait un déni de grossesse » ou « elle a fait un déni de grossesse ». C’est poignant d’entendre évoquer légèrement une telle réalité. Si la reconnaissance de la grossesse ne se peut se faire, est-ce parce qu’il y a préscience de l’effondrement possible ?

Le matricide n’a pu se faire

Mes 4 points cardinaux ont fait un substrat pour ce qui me paraît essentiel: l’ouverture à la personne et à sa souffrance psychique et affective. Être-là avec, et pour cela, avoir suffisamment intégré, digéré, mûri le contenu de mes connaissances pluridirectionnelles. Ceci m’a permis de posséder un viatique et une boussole qui me permettent d’accueillir, supporter, et trouver un chemin dans la broussaille des affects, angoisses et…

Il arrive, que la maman, comme celle d’Yseut, s’installe dans une identification totale avec son bébé en le possédant. Alors l’individuation de l’enfant, ne pourra se faire, ni par le désillusionnement de la toute-puissance (cf Winnicott) ni au moment de l’Oedipe, le père ayant été présenté comme un grand méchant loup[79]. Ce ne sera qu’à l’adolescence qu’elle se séparera en se mettant en danger, par exemple en développant une anorexie. On retrouve la formule de Joyce Mac Dougall et de F.Dolto : « un corps pour deux ». Avoir un corps pour deux, la maman et sa fille, est une des causes d’infécondité. On retrouve ce que F. Dolto nous avait dit à Trousseau en parlant d’une maman : « elle a fausse couché de l’enfant de sa mère ». Bien sûr, ces femmes présentaient déjà, des difficultés dans leur vie psycho-affective depuis l’enfance. Que celles-ci se soient manifestées, ou soient restées insues,

Pour Guilaine comme pour Aziliz, ce n’est qu’après un travail psychothérapique, à la fois psychanalytique et haptonomique, que la notion d’effondrement, à la naissance de leur premier enfant, m’est apparue . J’ai choisi de parler longuement de Guilaine, car elle peut être pour vous, un fil dans l’accueil de certaines femmes-mères.

C’est le compagnon de Guilaine qui prend l’initiative de l’appel car celle-ci est dans un profond marasme qui la paralyse. Ce n’est que maintenant que je peux formuler qu’elle est effondrée. Elle expose avec difficulté sa peur de tout ce qui peut menacer la vie : d’abord les maladies et, par dessus tout, le débordement éventuel du fleuve proche, alors que leur maison est en zone inondable. Leur fille, Lisa, a trois ans.

Son état phobo-dépressif s’est précipité après la suggestion de la remplaçante de son médecin : tous ces soucis de santé sont d’origine psychique. C’est alors que Guilaine prend conscience de la nécessité d’aller consulter un psy, mais elle en a grand peur. Elle est très mal et peut à peine parler, elle semble un oiseau déplumé, tombé du nid. Bien que ce paraisse nécessaire, il ne peut être question ni d’hospitalisation ni de médication. C’est l’identification projective qui lui permet de vivre le quotidien : elle projette dans son père et son mari tous les fantasmes négatifs. Elle affirme que c’est eux qui sont responsables de sa dépression. Une séance avec son compagnon va lui permettre de laisser celui-ci être père à sa manière, et non se comporter comme son double maman-au-masculin.

Elle n’est pas encore dans des représentations de mots pour ce qui la concerne : au début, bien qu’en contact, nous ne pouvions travailler qu’avec des squiggle. Que de séances pour qu’elle puisse prendre conscience qu’elle était prisonnière, et de la possessivité de sa mère et des angoisses de celle-ci. Ce ne sera que trois années plus tard, enceinte à nouveau, que Guilaine pourra se remémorer sa frayeur lors de la présence de sa mère à la maternité à la naissance de Lisa et énoncer en séance ce refoulé. Il lui était insupportable que Lisa soit « « prise » par sa grand-mère. Est-ce le sentiment de complétude d’un enfant en elle qui lui donne la possibilité de le retrouver et de le symboliser.

Elle ne s’était pas préparée à l’accouchement pour la naissance de Lisa n’ayant pas d’appréhension de celui-ci. Or ce moment de l’accouchement a fait effraction, traumatisme. Elle n’a pu l’intégrer dans son appareil psychique et ne pourra en parler, c’est son bébé qui fera pansement. Elle investit son angoisse permanente pour son enfant dans ce qui a pu paraître d’abord, tout naturellement, sa « préoccupation maternelle primaire ». Si elle ne craignait pas cet accouchement c’est qu’elle même n’avait en quelque sorte pas vécu de « castration ombilicale »[80], une partie d’elle n‘était pas née. Je fais l’hypothèse qu’après sa naissance son cordon a continué à saigner et refusé longtemps de se détacher.  Sa maman avait cessé son travail et l’a gardée à elle, niant la « fracture ontologique » qu’est la naissance humaine.[81]

C’est en se faisant porter par Lisa, son bébé, accrochée à elle que Guilaine avait pu tenir sans s’effondrer depuis son accouchement dont elle ne parlait jamais. Longtemps, Lisa la réveillait toutes les nuits, rassurant ainsi sa maman. Son entrée à l’école, s’est réalisée facilement, car grâce à la présence de son père Lisa avait eu accès au symbolique. Privée de la présence de sa fille, Guilaine a dû vivre sans protection, se plier aux usages du monde, échanger les mots de la vie sociale. Sortir du « faire-semblant ».

Alors, l’effondrement menace à nouveau. Guilaine cicatrise cet effondrement en se déprimant. Elle est envahie de fantasmes hypochondriaques. C’était à la maternité, que s’est profilée pour Guilaine la première manifestation de ce qu’elle n’avait pu vivre, enfant, le « matricide » qui permet l’auto-attribution du maternel. Mais c’était une émotion insupportable, comme une irruption du réel au travers de la béance laissée par l’accouchement. Je développe ci-dessous comment elle ne le retrouvera que plus tard

Jusque son entrée à l’école, c’est le bébé-Lisa qui a servi à boucher cette brèche. Bébé bouchon comme l’écrit Frances Tustin[82] à propos de la sculpture d’Henri Moore où le sein de la mère est un trou et la tête de l’enfant un bouchon. Le corps de la mère, triangle pubien, évoque bien son sexe. Sexe bouché, bouche du bas bouchée[83], Guilaine s’est refermée autour de son enfant, comme l’avait fait sa mère, annulant la fracture natale.

Delassus écrit  à propos du traumatisme de la naissance, ce qui devient une évidence, que celui-ci est réactualisé chez la femme qui accouche[84] :

« Où est donc le lieu du Traumatisme humain chez le nouveau-né, s’il en est un ? On ne peut se contenter d’évoquer une modification du milieu de vie, il faut plutôt déterminer où et comment serait atteint l’être humain natal (c’est-à-dire le fœtus devenant bébé). Il semble que l’on ne puisse pas hésiter: il est atteint justement dans son être, c’est-à-dire cette instance d’être, acquis pendant la vie prénatale, et dont l’actualisation est contrariée dès la venue au monde. On n’est pas détaché seulement d’un milieu, mais beaucoup plus, d’un état de milieu, conditionnant un état d’être, dont la structure désormais nous définit. [85] Pendant la vie intra utérine, dans notre cerveau s’est installé un second cerveau fait de la liaison des neurones libres en fonction de l’homogénéité prévalente.

L’homogénéité est devenue notre condition vitale. Elle était réalisée naturellement[86] avant la naissance, mais maintenant elle est mise à mal, mise en danger par nos conditions natales. D’une certaine manière la naissance ne nous a apporté que du malheur. Le niveau du traumatisme que nous cherchions se trouverait donc résulter d’une « fracture ontologique ».

L’homme, à la différence des animaux, est bâti sur une fracture de soi plus complexe qu’elle n’y paraît à première vue puisque les animaux sont très vite autonomes à la naissance.

Si Freud regrettait que nous soyons « bien trop peu renseignés sur la constitution psychique du nouveau-né », on peut cependant essayer de la caractériser../… En fait il y a une bataille : la structure d’être qui est devenue la nôtre, cette structure neurontologique, qui se maintient quoiqu’il en soit, impose que nous voulions la préserver tout en ignorant les effets de la naissance sur notre inconscient fondamental. En réalité, celui-ci a été modifié il est devenu « un inconscient traumatique ».

« Telle est la situation du nouveau-né humain qui ne s’en remettra que si la mère recolle les morceaux, et encore ».

Après trois années de travail assidu, avec aussi la participation à un travail en groupe, Guilaine se sent apaisée. C’est avec des squiggle qu’elle a pu commencer à associer au delà de la plainte. Cependant en venant à vélo à la séance, elle vérifie chaque fois le tableau journalier de la hauteur du fleuve. La peur d’engloutissement maternel est encore présente.

Au retour de vacances, elle annonce qu’elle porte un bébé, non conçu délibérément. C’est son corps, son psyché-soma qui lui révèle la cicatrisation de l’effondrement : elle peut porter un autre enfant. Jusqu’à présent, Camille n’avait pas besoin de contraception, puisqu’elle était psychiquement encore gravide. Avec son compagnon, ils décident d’accueillir ce bébé non prévu. Elle est très heureuse de cette promesse de vie en elle.

L’accompagnement haptonomique du couple à Parentèle, par une collègue, a représenté une autre approche psycho-thérapique pour Guilaine. Elle est devenue femme et mère d’un enfant conçu à deux. Elle accepte et demande le soutien du père. Celui-ci, bousculé par tous ces changements dans la place qui lui est faite, a été reçu par un analyste homme à l’association. Elle et moi continuons notre travail, mais c’est ce qu’elle découvre à Parentèle qui l’étonne, pendant cette période. Ce sera là le lieu des transformations.

Je reprends ce que je disais à propos de la non-transparence psychique. Pendant la grossesse de Guilaine, j’assurai un rôle de soutien-holding, Nous étions deux personnes distinctes non collées, au contraire de la vie siamoise qu’elle avait toujours vécue avec sa mère. Ma « rêverie maternelle[87]» permettra d’ « alphabétiser [88]» les éléments Béta qui surgissent. Suis-je, en quelque sorte, enceinte d’elle-bébé ? Elle me parle de ses découvertes à Parentèle entre son compagnon, elle et le bébé, avec la présence de ma collègue. Lisa ne pleure plus la nuit.

Dans cet accueil double se développent des transferts différents. A Parentèle, elle se fait mère d’un enfant distinct d’elle. Avec moi, elle peut laisser émerger du refoulé de la petite fille avec l’irruption imprévue du danger de sa trop gentille maman, qu’elle découvre mère-pieuvre. En séance, elle se revoit à la maternité à la naissance de Lisa, et ressent à nouveau l’effroi ressenti quand sa maman a « pris » son bébé dans ses bras. Effroi non ressenti avec la mère du papa. Elle décide : à sa naissance, son bébé n’ira pas dans les bras de sa grand-mère maternelle.

Ils retournent dans la même maternité qui permet des accouchements physiologiques. Pour cette naissance, ils ont accouché à trois. C’est à dire que Guilaine, soutenue par son compagnon et installée dans son giron, a pu s’ouvrir pour laisser leur enfant faire son chemin dans la filière maternelle, sans péridurale et ceci en souriant. Quand le bébé est ainsi accompagné, en contact avec sa mère et son père, il se fait naître et la mère pourra se faire mère plus aisément. Je leur rends visite à la maternité  et suis émerveillée. Ils rayonnent. Leurs deux enfants ont réellement une place d’enfant.

En vous présentant Guilaine, je n’ai abordé que ce qui se reliait au maternel. Bien sûr notre travail, comme pour Noémie et Geneviève et Yseut était bien plus large. Pour Guilaine, la conception de son deuxième enfant était une révélation d’un passage dans la vie, révélation qui s’est effectuée dans sa corporalité. C’est d’abord corporellement, pourrait-on suggérer « par le réel de son corps » qu’elle pu s’envisager être une mère qui pourra laisser son bébé se détacher le moment venu.

Avec le travail psychothérapique dans lequel, Guilaine a pu s’engager ainsi que l’accompagnement haptonomique du couple, son second enfant a été installé comme une personne distincte de sa mère. Lisa en a aussi bénéficié.

Ce que j’énonce là expose ce qui est maintenant une évidence, du fait d’une longue pratique d’accompagnements haptonomiques, avec de très nombreux couples j’ai constaté que le bébé in utero est rencontré comme la personne qu’il commence à être. Les sages-femmes ou puéricultrices de PMI, participant à Parentèle, à l’accompagnement de ces femmes en détresse s’étonnent avec joie, de l’élan que suscite la découverte du contact avec leur bébé. Il ne s’agit plus d’un ventre, d’une grossesse, d’un fardeau, mais de la tendresse avec un bébé. Si Winnicott l’avait connu, je suis sûre qu’il aurait été émerveillé de la possibilité d’interaction affective[89] (pas de la gymnastique ni du conditionnement), entre le père, la mère et le bébé. En se retrouvant à la séance suivante, la maman s’empresse de dire : quand c’est son papa qui pose sa main avec le bébé, il vient tout de suite se nicher. Winnicott écrit que le père protège la mère, ce qui est essentiel. Mais ce que le père fait en plus, il installe dès l’intra-utérin le bébé dans une triangulation.

Guilaine avait encore beaucoup à faire, y compris à accepter une médication, pour continuer son chemin[90], car c’est un long chemin de s’installer autrement dans la vie après avoir été indissociée de sa mère. Ce sera à l’entrée de son second enfant à l’école que Guilaine pourra mettre un terme à notre travail. Récemment, elle m’invite à une exposition de ses travaux : c’est une très jolie femme rayonnante qui m’accueille.

Transfert multi-référentiel et l’importance du père: Vous avez lu combien la difficulté à être mère, mère d’un enfant qu’on pourra laisser se détacher après avoir pu être dans la dévotion à son égard, est une des sources de la difficulté d’être au monde. Un environnement porteur de différentes équipes, médicales, psy et sociales, sera indispensable pour certaines. C’est pourquoi, j’ai tenu à préciser l’importance des transferts multiples pour accueillir et entourer chacun avec notre rôle personnel. Il a été nécessaire de travailler en proximité de façon, certes différente pour chacune, avec différents collègues de psychiatrie, infirmier(e)s, médecins ou psychologues, puéricultrices de PMI, éducateurs[91]. Si je n’ai jamais rencontré le médecin de Domitille, elle est venue avec son mari quand elle ne pouvait se tenir seule debout : son mari était présent. L’hospitalisation a été évitée.

Ce n’est qu’en arrivant à la fin de cet exposé, que j’insiste sur l’essentiel de la présence du père. Suivant la qualité de celle-ci, la femme sera aidée, ou non, à être la mère de leur enfant à tous les deux. Quand, il ne peut pas trouver pas sa place, ou ne le veut pas allant jusqu’au rejet, comme pour Geneviève, elle aura à se débrouiller seule. Car cet homme-père se trouve « interdit » de sa place par cet imprévu terrible : leur compagne ne sait pas être mère. Ils sont floués. Et leur propre mère alors, comment avait-elle été avec lui ? Pour le mari de Geneviève, papa de Merlin, sa vraie mère serait-elle sa maman à lui, Geneviève étant qu’un utérus, donc « mère-porteuse ». Ce père aurait-il, lui aussi, été quelque temps avec une absence de maman? Avec Merlin, il recommençait sa vie de bébé. Il ne lui pas été possible de travailler pour lui-même : il nous traitait de haut et ne s’occupait que de Merlin. Rappelons que Geneviève est allée seule à l’hôpital alors qu’elle était gravement mélancolique. Soutenons les pères, s’ils se laissent approcher, pour qu’ils puissent soutenir leur femme, la femme qu’ils aiment.

Ce pourrait être l’objet d’un autre travail.

Texte écrit établi en Août 2014.



[1] Jm Delassus écrit « fœtus »

[2] Dans notre civilisation de l’image, la maman est rassurée par la vision de la réalité de son bébé ce qui entraîne la composition agréable du bain amniotique et du sang placentaire du fait des hormones du bien-être.

[3] Plus de 10% des mères en souffrent

[4] la difficulté maternelle affecte 12 à 15 % des mères.

[5] Freud :Remémoration, répétition et perlaboration in La technique psychanalytique . 1994

[6] cf Bion

[7] L’Association Parentèle a pour but la sécurité du lien mère bébé, père, mère bébé. Les accueillants sont psychanalystes et formés à l’haptonomie. Le travail se fait en partenariat avec la pmi et les acteurs médico-sociaux qui parfois participent à la séance.

[8] 40 km.

[9] Cependant, il est rendu mutique par l’angoisse. S’il est à l’aise dans le social, il ne peut parler de ce qui est intime

[10] bien que certains « anti-dépresseurs » sont compatibles avec l’allaitement.

[12] . J’ai rencontré une jeune femme qui affirmait avec désinvolture qu’elle ne ressentait aucun sentiment pour son bébé, ni pour son compagnon, lui même indifférent à la gravité de ma situation. Malheureusement il s’agissait pour elle d’une entrée dans un processus psychotique qui s’est aggravé à la naissance de son deuxième enfant malgré ma présence assidue en collaboration avec la psychiatrie.

[13] La crante de l’effondrement et autres textes, D. Winnicott, éd. Payot

[14] le terme  « analysant » désigne la personne qui fait un travail de psychothérapie ou d’analyse, je le préfère au mot « patient ».

[15] Presses Universitaires de France

[16] On lira avec intérêt le livre de Jean-Piere Lehman, la clinique psychanlytique de Winnicott chez Erès.

[17]l’unité mère-bébé de St Cyr l’école Malheureusement cette unité a été démantelée en septembre 2013, malgré les nombreuses protestations.

[18] La plupart de ses ouvrages sont publiés chez Dunod

[19] JM Delassus, in Cahiers de Maternologie, n° 22 ; Pour en finir avec la dépression maternelle.

[20] Notion développée à partir de celle d’attachement et différente

[21] dans la clinique de Max Ploquin, il y avait 1% de césariennes, actuellement dans une clinique d’Orléans, outre les extractions nombreuses, c’est 25 % .

 

[22] D. Winnicott : Les souvenirs de la naissance, le traumatisme de la naissance et l’angoisse in PP

[23] au sens lacanien du terme : réel imaginaire, symbolique.

[24] avec une collègue infirmière nous avons commencé la psychothérapie par les enveloppements humides, puis continué les séances.

[25] P Delion le packing Erès

[26] la corporalité est la manière singulière dont chacun habite son propre corps

[27] J’ai entendu Françoise Dolto dire des merveilles sur ce qui se passe entre l'infans, l'enfant, et la mère, mais peu sur ce qui chez la mère est mobilisé. Je ne ferai pas beaucoup référence à cette grande psychanalyste , alors qu’elle imprègne ma présence, ma pratique, ma pensée depuis 1967.

[28] voir un article écrit avec Monique Tricot , dans le n° du COQ HÉRON consacré à F. Dolto

[29] L’haptonomie, science phénoménologique fondée par Frans Veldman aux pays Bas est établie sur la rencontre dans la Présence à l’autre, comme personne singulière, dans son intégralité, psyché-soma, avec une ouverture psychique et affective. La particularité de ce contact, appelé contact psycho-tactile permet, de par les modifications neurologiques d’accéder en deçà des défenses

[30] Ce que vous venez de lire explique pourquoi ce ne put être si facile pour Domitille, qui a quand même pu accoucher sans interventions externes.

[31] Emilienne est mère de 4 enfants en Afrique et en deuil d’un bébé mort en naissant en France. Ce bébé mort peut être un esprit dangereux. Je lui propose de contacter celui qu’elle porte, elle répond qu’elle lui parle que ça suffit. Elle accepte néanmoins et je n’oublierai jamais son explosion de joie « : je le sens, c’est mon bébé ». L’enfant mort a perdu son pouvoir..

[32] Winnicott, opus cité

[33] Je rappelle que c’est le pédo-psychiatre Jm. Delassus qui est à l’origine de cette démarche

[34] cf mon article « oser s’approcher » .

[35] l’haptonomie premet de développer cette qualité de présence ;

[36] Jean-Pierre Lehman détaille très clairement ce que Winnicott nommé « permettre la régression à la dépendance ».

[37] Concept de D. Meltzer

[38] terreur que j’ai accueillie des années chez une femme psychologue et qui se présentait avec un état dépressif, tentative ultime de se protéger d’angoisses autistiques

[39] Joyce mac Dougall, Théâtres du corps. Gallimard

[40] D. Winnicott, « La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques » 2000 éd. Gallimard pour la nouvelle traduction.

[41] C’est ma manière de nommer ce que Jm Delassus nomme « la totalité »

[42], en se posant contre moi, et déposer rêves, éprouvés, événements et souvenirs pour les situer, les relier, les élaborer.

[43]Winnicott : l’esprit et ses rapports avec les psyché-soma, in PP

[44] expression de Françoise Dolto !

[45] on reconnaît l’importance du transgénérationnel.

[46] D. Winnicott, « La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques » 2000 éd. Gallimard –pour la nouvelle traduction.

[47] Winnicott, opus cité

[48] Joyce Mac Dougall reprend ces mêmes notions : « Théâtre du corps » nrf.

[49] Professeur à l’hôpital Necker, psychanalyste.

[50] Jm Delassus : l’ABC intégral de Maternologie

[51] Jeanne Abram : le vocabulaire de Winnicott. Ed. E. Popesco

[52] les psychanalystes anglais post-kleiniens.

[53] A propos de complicité psychosomatique, j’observe que dans tout ce qu’apporte la maternologie, il n’y est jamais question de la corporalité de la mère et de l’enfant. Alors qu’au contraire, l’haptonomie est toute entière basée sur le fait que nous sommes psyché-soma-affectif avec un esprit, dans un environnement personnel mais aussi social et universel. Il s’agit de « toucher affectif », au sens d’ouverture, de présence.

[54] Nommés aussi « packing » ;

[55] Winnicott : L’esprit et ses relatons avec le psyché-soma in PP p 13 139 140

[56] Françoise Dolto écrit que les pulsions de mort font vivre le soma, le végétatif, ainsi pour Npour accouchant : « ses pulsions de mort ont cessé de faire vivre son soma ».

[57] La médicalisation pervertit les idées, et les femmes ont perdu le droit de retrouver la proprioception de leur périnée elles-mêmes et avec leur compagnon sans intervention d’un spécialiste. La séance haptonomique après la naissance, sans intrusion permettra pour beaucoup de retrouver leur sexe intègre

[58] Et le papa confirme

[59] En région centre, dans un établissement privé , une femme sur quatre et césarisée !

[60] ainsi que des visites à domicile ensuite : HAD ou sagefemme ou pmi.

[61] Encore faut-il que la pmi ait pu proposer sa visite, du fait de la diminution des équipes.

[62] Je n’ai pu éviter cette position avec Céline jeune maman, qui pourtant venait assidument depuis sa grossesse. Mais elle avait été si détruite dans son enfance qu’il lui fallait la médecine et l’hôpital pour reconnaître sa ruine intérieure.

[63] Il s’agit de faradisation dans la bouche  pratiquée par un kinésithérapeute !

[64] les enfants dits précoces sont , bien souvent, des bébés qui se sont protégés de l’angoisse par la liaison psyché-esprit : cette angoisse va toujours être sous jacente et pourra apparaître dans des explosions terribles, qui sont bien antérieures à la colère.

[65] En 1967, Françoise Dolto nous dit, tout tranquillement à Trousseau, à propos de la fausse couche d’une maman : elle a fausse-couché de l’enfant de sa mère. Puis elle continue : on ne met au monde que des enfants désirés, s’ils sont là c’est qu’ils ont été désirés, même si on n’en a pas besoin.[65] Cet enfant là pourra être accueilli, aimé, car la réalité du bébé va émerveiller sa mère. Quand au contraire, le bébé ne sannonce pas, alors que consciemment la femme, le couple, le souhaite quen est-il? Est-ce un souhait de porter un bébé en soi, ou le souhait d’un enfant, et que représente cet enfant? N’oublions pas cette distinction entre le besoin et le désir. Le désir recouvre des notions en relation avec nos profondeurs inconscientes. Alors ne mettons pas trop vite une intervention médicale de PMA, avant d’avoir, si possible, exploré ces profondeurs.

 

[66] Pourquoi n’a-t-elle pas fui ?

[67] « Ma grossesse fut une longue fête » dit l’ écrivaine Colette.

[68] JM. Delassus :« l’homme aurait acquis une autre sorte d’être (que les animaux) avant de naître » .Car ses territoires libres corticaux permettent des frayages neuronaux personnels dès la vie prénatale. « Après sa naissance, il est sans moyens programmés pour le demeurer de lui-même (contrairement aux animaux).le monde postnatal est donc une différence immédiate et durable. »

[69] Winnicott : « l’intégration est étroitement liée à la fonction de la tenue (holding) de l’environnement. L’intégration réussie aboutit à la formation de l’individu »

[70] En 1994, à Orléans, y sont reçus tout parent ou enfant en souffrance de la conception à 3 ans. Par des professionnels salariés ou bénévoles. Les trois compétences animent la présence des consultants : psychanalyse, haptonomie et maternologie.

[71] Il y a ainsi un tiers, pour éviter une relation fusionnelle de la maman et son bébé.

[72] au sens winnicottien et non lacanien

[73][73] On peut dire que le père fait la mère, et vice versa.

 

[74] Delassus ,opus cité

[75] Que celle où est allée Nour

[76] Est-ce la raison des allaitements interminables qu’on constate à nouveau ?

[77] Eye movement direction research.

[79] Quand le père d’Yseut est parti, on comprend qu’il ne sentait plus de place, sa maman a dit à Yseut, « ne pleure pas, on n’a pas besoin de lui ».

[80] Dolto dit que c’est la première castration symboligène.

[81] [81]. Je retrouve cette négation de la naissance dans le portage prématuré en écharpe : le nouveau-né étant comme dans l’uterus, parfois accroché au sein en continu. (je ne parle pas des prématurés pour lesquels c’est nécessaire.

[82] Le trou noir de la psyché

[83] expression de François Dolto pour désigner le sexe féminin

[84] in L’Aide Mémoire de Maternologie , p 81, de Delassus Carlier, Bouveau-Louvet, éd Dunod

[85] c’est à dire des relations , ou de pas de relations du fœtus-bébé avec sa mère et son père,. On sent bien ici l’intérêt de l’accompagnement haptonomique

[86] c’est dommage, mais pas toujours

[87] Concept du psychanalyste anglais W. Bion.

[88] Amaro de Villanova

[89] Catherine Dolto, médecin haptothérapeute et formatrice affirme aussi cela de sa mère.

[90] médication qu’elle a demandé lors d’un accès difficile après le sevrage .

[91] une collaboration intime d’une rare complicité a pu s’instituer entre nous, une référente ASE, assistante sociale, et moi, en recevant ensemble une maman, mineure au début de nos rencontres avec ses enfants.

 

Mise à jour le Dimanche, 07 Février 2016 09:04  

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