Le Cercle Freudien

Dijonnais

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Monique TRICOT, le transfert et l'acte, donner lieu au Réel, 7 novembre 2015

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Le Transfert et l’Acte

Donner lieu au Réel

Comme je l’annonçais dans mon argument ce que je voudrai tenter de développer aujourd’hui et dont je voudrai débattre avec vous concerne tout particulièrement la mise de l’analyste dans cet « ensemble   » que construit le Transfert. J’ai introduit dans ce même argument deux termes inusités dans le champ sémantique de la psychanalyse celui d’hospitalité emprunté à Derrida et celui d’ascèse psychique .Je voudrai en guise d’introduction m’expliquer sur ce dernier qui m’est venu en écoutant une collègue dans le cadre d’un contrôle. Celle-ci avait commencé sa séance avec l’idée qu’elle voulait ce jour-là me parler des patients qui lui font du bien. J ‘ai senti très vite qu’il s’en faudrait de pas grand-chose pour qu’eu lieu de me parler de son travail elle me raconte ses propres malheurs, ce à quoi il peut m’arriver de me prêter dans le contrôle. En l’occurrence, faire acte analytique revenait plutôt à prendre soin de leur « ensemble »de transfert et de sa fonction d’analyste. L’estime que j’ai pour elle et l’exigence que je lui connais dans son travail d’analyste, m’a immédiatement décidée à la questionner sur ce qui s’était joué là dans le transfert, pour elle certes qui semblait avoir besoin qu’on lui fasse du bien mais avant tout pour sa patiente. Nous avons alors débouché sur la position réparatrice de cette patiente scrupuleuse à l’excès de ne pas blesser l’autre et n’ayant de cesse de tenter de le soigner ce qui à la faveur de son souvenir d’un lapsus de son analysante nous a conduit à interroger ce qu’il en était du sadisme de celle-ci et de sa destructivité. Nous n’avons pas poussé la question mais cela aurait pu se faire de nous demander si il aurait été opportun de communiquer à la patiente qu’après sa séance son analyste s’était sentie mieux, afin d’interroger plus avant son incoercible passion soignante. Dans ce cas particulier, je ne le pense pas, mais c’est une question qui peut se poser en tout cas dans le cadre d’un transfert psychotique. Question de modalité de transfert et aussi de l’ analyste … Pour moi-même, j’avais plutôt été arrêtée par l’id qu’il y a une ascèse d’une extrême exigence dans cette écoute à la fois « ensemble » et radicalement dissymétrique où l’analyste dans cet ensemble du transfert y est pour de vrai là où il en est de son rapport à l’Ics et au désir et en même temps laisse à la porte de son cabinet tout ce qui concerne la satisfaction de son être, sans pour autant être clivé .Ceci m’a rappelé un texte de Lacan qui m’a souvent interpellée, auquel j’ai beaucoup résisté ,ce chapitre du séminaire sur le Moi(P287) où Lacan écrit « si l’on forme des analystes c’est pour qu’il y ait des sujets tels que chez eux le moi soit absent. C‘est l’Idéal de l’analyse qui bien entendu reste virtuel. Il n’y a jamais un sujet sans moi ,un sujet pleinement réalisé ,mais c’est bien ce qu’il faut viser à obtenir toujours du sujet en analyse » et d’y ajouter ce à quoi j’adhère complétement « L’analyse doit viser au passage d’une vraie parole, qui joigne le sujet à un autre sujet, de l’autre côté du mur du langage » et d’ajouter ce qui justifie amplement la recommandation d’élision du moi de l’analyste « . ;il s’agit que le sujet découvre progressivement à quel Autre il s’adresse véritablement quoique ne le sachant pas … » « A la fin de l’analyse, c’est le sujet qui doit avoir la parole et entrer en relation avec les vrais Autres »

Puisque j’évoque ici des propositions de Lacan auxquelles je me suis confrontée durant plusieurs décades et qui ont alimenté mon questionnement sur la mise de l’analyste, j’évoquerai bien ici aussi le séminaire sur le Transfert notamment le dernier chapitre intitulé « le Deuil de l’analyste » où j’ai rencontré tant de questions qui sont aussi  les miennes   : quelle est la place de l’analyste dans le transfert ? Où doit-il être pour répondre au transfert ? Que doit-il donner pour satisfaire au pouvoir du transfert ? Qu’en est-il du désir de l’analyste et que sait-il de son désir inconscient ? De quoi l’analyste doit-il faire le deuil pour soutenir cette position ? J’ y ai rencontré aussi des propositions très fortes, par exemple celle-ci : « faire l’expérience de savoir jusqu’où vous oserez aller en interrogeant un être, au risque vous-même de disparaître », formule qui est comme le prélude aux propositions sur la chute du sujet supposé savoir ou du travail plus tardif du passage du sujet supposé savoir à l’objet a et à la traversée du fantasme.

Dans ce dernier chapitre, Lacan aborde aussi une question rarement travaillée côté analyste, celle du deuil des idéaux et notamment des idéaux du groupe analytique. C’est là aussi une réelle question qui excède évidemment les erreurs de l’IPA. Quand on lit certains textes émanant d’institutions « lacanistes », concernant notamment la fin de l’analyse ou la procédure de la Passe, on peut être impressionné par une sorte de formatage lacanien qui laisse à penser que les idéaux de l’analyste influent fortement la fin de la cure ou les modalités de la Passe. Au Cercle freudien, qu’en est-il ? Je n’ai absolument pas de réponse à cette question. Je me suis seulement interrogée sans pouvoir y répondre, sur les conséquences, en termes de fin de cure, du fait que nous n’avons pas inclus la Passe dans notre dispositif institutionnel.

Nous aurions à discuter, il me semble sur le « au risque vous-même de disparaître  »  que je citais tout à l’heure .En effet comment conjoindre l’intensité de la présence requise de l’analyste et qui éclaire sans doute pourquoi nous sommes souvent si fatigués avec cette disparition sauf à penser que c’est l’instance de son  moi qui s’efface pour laisser place chez l’autre à la naissance du Sujet.   Assumer ce risque de disparaître n’est-ce  pas aussi ce que dans la   proposition de la Passe, Lacan évoque comme « destitution subjective », évoquant  « ce qui à l’analyste lui est passé comme un deuil ». Quel deuil doit alors effectuer l’analyste pour permettre que lui et l’analysant soient  « inclus ensemble dans le dispositif ».

Mes questions vont se  centrer maintenant autour de ces deux ou trois points : face à l’amour de transfert, cet amour véritable qui attend réciprocité, quel type d’amour  mise  l’analyste ?, mise qui exclut évidemment les bons sentiments, la séduction et la connivence. Quel deuil opérer pour que cette mise permette l’acte analytique ? Qu’est-ce qui est requis de l’analyste pour qu’une analyse, non seulement s’arrête – c’est une question à laquelle je suis très sensible dans les formulations de mes analysants, « arrêter l’analyse », pourquoi pas plutôt terminer –, qu’est-ce qui est alors requis chez l’analyste pour qu’une analyse, non seulement s’arrête, mais aille à sa fin ? Qu’en est-il alors  de la finitude et de l’infinitude de l’analyse ? Cette dialectique infinitude/finitude est non seulement liée à la butée sur la structure et peut-être au franchissement d’un pas de plus par rapport à cette butée, mais aussi à la nécessité que l’analyse ait permis que se crée un espace d’intime qui, au-delà de la fin, maintienne ouvert le rapport à l’inconscient.

Pour essayer de penser la mise de l’analyste, j’ai dû aller d’approximation en approximation, utilisant des termes appartenant au champ de l’analyse mais aussi à d’autres champs, des termes qui accompagnent mon acte quotidien et aussi ma tentative de penser cet acte.

Le cadre que crée la mise de l’analyste est espace d’accueil de l’analysant, de son corps, de sa plainte et de sa parole, de son activité psychique, mais aussi lieu de l’activité psychique de l’analyste, activité incluse dans le travail d’analyse.

Du côté de la tradition freudienne, nous avons, dit-on, la «  neutralité bienveillante  ». Je dois dire que malgré mes recherches au cours des années, je n’ai jamais retrouvé ce terme-là dans Freud. En relisant un des textes des Ecrits techniques « Le début du traitement  » ,je suis tombée sur le terme  Einfühlung, hélas traduit par « sympathie compréhensive  » pire encore peut être que neutralité bienveillante ! alors que le terme allemand porte en lui l’idée de ressentir en même temps ou de s’identifier aux ressentis de l’autre et comprend la notion d’ « ensemble  » qui m’a d’emblée mise au travail dans la phrase de Lacan sur le Transfert. . N ‘y a-t-il pas en effet chez l’analyste quand il accepte de s’inclure dans cet ensemble, une forme d’identification à l’ICS de l’analysant, non seulement aux représentations inconscientes mais au non encore advenu, sans doute ce que nous nommons aussi Réel ?

La neutralité, on voit bien d’où c’est venu : de l’affaire Breuer, affaire d’amour, qui a rendu la prudence de mise, prudence certes, mais nécessité de savoir se prêter à ce qui se passe pour de vrai. Freud l’affirme sans ambages, l’amour de transfert a tous les caractères de l’amour véritable. Et Lacan n’hésite pas à nous dire que « la cellule analytique n’est rien de moins qu’un lit d’amour  » La formule est plaisante, mais rend elle compte d’une des questions qui nous occupe : la mise en jeu du Réel ? Ce réel qui si il n’est pas noué au symbolique et à l’imaginaire  si il ne trimbal

e pas avec lui ces objets a qui nous fondent notre désir est hors champ de l’amour et du sexuel. Quoiqu’il en soit  neutre ? Est-ce neutre au sens du genre ?  Chaque analyste ne  se prête ’il pas  au transfert à la fois à partir d’éléments féminins et masculins, de figures maternelle et paternelle. IL prête son corps, son être sexué, son expérience de l’inconscient, ce qu’il a pu analyser de son rapport à l’amour, au désir, aux passions. Neutre, l’analyste ? Je n’en suis pas si sûre, et Freud non plus, il me semble, Freud écrivait dans la 24e Nouvelle conférence : « La psychanalyse possède totalement le médecin ou pas du tout. » Pour que nous exercions ce métier si tard dans nos vies sans le plus souvent envisager l’arrêter n’y a-t-il pas là quelque chose, qui, pour nous même, tient à la fois de la nécessité vitale et de la passion ?

Si neutralité il y a, n’est-ce pas plutôt dans cette élision de l’analyste au service de la création d’une surface sensible, surface sensible comme celle du bloc magique, une surface qui, selon les moments de la cure et selon les structures, est une surface entre l’analyste et l’analysant, une surface commune, ou parfois une surface d’attente où l’analyste a à tout prendre sur lui, notamment pour faire advenir le jamais advenu. C’est une surface d’écriture, des signifiants, des traces, mais aussi d’un réel en mal d’inscription qui va faire irruption dans la cure  sous des formes non langagières et dont l’enjeu est que l’analyse courageusement et patiemment permette et la manifestation et  la transformation. Cette surface, c’est bien sûr le  silence  de l’analyste qui est comme  un champ de force,  permettant l’abri et le déploiement des exigences de la pulsion jusqu’au dégagement de l’objet pulsionnel et de l’objet a cause du désir. L’analyste  est alors aussi  surface  sensible à ses propres éprouvés y compris corporels, ses associations bizarres, ses propres rêves, informant analyste et analysant sur ce qui est en jeu, mais qui parfois ne peut être dit, ni pensé, et qui doit d’abord passer par l’Autre. Pas d’autre réponse – est-ce en cela que peut-être le terme de neutre aurait sa pertinence ? – pas d’autre réponse que l’attente respectueuse du temps de l’autre, le suspens, quand c’est possible  la relance, et bien plus tard  l’interprétation. Car comme le dit Derrida dans son séminaire sur Hospitalité qui a profondément nourri ma réflexion d’aujourd'hui « le se-taire est déjà un début de parole possible  »  Ne pas se hâter de vouloir symboliser, ne pas forcer la mise en mots ,donner lieu au réel sans lieu et faire confiance à la fois aux liens de transfert et à l’énergie créative que ce réel recèle si on arrive à le dégager se sa prise dans les pulsions de mort. Ce que je vous dis là entre en écho pour moi avec 2 passages «  d’Analyse sans fin et avec fin  » où Freud ose proposer l’id follement ambitieuse « que la correction après coup du processus de Refoulement originaire, laquelle met fin à la puissance excessive du facteur quantitatif, serait l’opération proprement dite de la thérapie analytique  » et dit que l’on peut attendre de l’analyse « L’Instauration d’un état jamais présent dans le moi, dont la Néocréation différencie l’homme analysé de celui qui ne l’est pas  » Ces affirmations énigmatiques et souvent passée sous silence ;voilà longtemps qu’elles me travaillent. Elles  nous avaient  avec motivé dans un groupe de travail que nous avions constitué  avec  Touria Mignotte à organiser ici à Dijon des journées sur le Refoulement en 1983( ?) et font pour l’instant le fond de nos réflexions dans le Séminaire « Fins et Fin de l’Analyse »  Ne peut on penser que  la  cure ne  peut aller jusque-là, que  si elle  permet  la mise en jeu d’un Réel, dont la Transformation,( j’emprunte ce terme à Bion,)dont  la Transformation  aux effets imprédictibles, conduit au remaniement du Refoulement originaire produisant  dans le Sujet des effets de création.

Le même Bion,  dit de l’analyste qu’il doit être sans souvenir. Je dirais plutôt que l’analyste se fait lieu de dépôt de souvenirs flottants qui sont là à la disposition du travail de la cure. Il dit aussi « sans compréhension », « sans désirs », sans désirs (au pluriel) certes, mais comment se tenir à cette place si on n’est pas mû, animé par son désir d’analyste. Ce qu’on entend chez Bion et qui personnellement me parle beaucoup, c’est cette position – toujours présente chez les analystes kleiniens ou post-kleiniens –,  cette position de disponibilité à la vivacité de l’hic et nunc. En effet, l’épreuve de passivation qu’engendre  cette position privative du souvenir, de la compréhension et des désirs, est pour lui une position si active que ces trois privations nécessitent selon lui  un « acte de foi ».  Freud lui parlait d’« acte de foi dans l’inconscient » Pour ma part, j’ y ajouterai, confiance dans la fonction créative de la Parole. Acte de foi dans l’inconscient : n’a-t-on pas sans relâche  à le réanimer face à la tendance à l’entropie de nos propres  résistances, alors  même, que le passage personnel par l’analyse et l’exercice quotidien nous ont rendu cette dimension si familière.   Mais il   y a un autre mot de Freud qui résonne plus encore en  moi et  accompagne mon acte, c’est : « le parti-pris de l’acte analytique ». N’est-ce pas  là que  nous devons nous tenir, aussi bien dans notre cabinet qu’en institution  du côté du parti-pris de l’acte analytique.

Aussi, ce qui me paraît très juste dans ces trois « sans » de Bion, c’est ce paradoxe de cette privation active qui souligne  la nécessité de passivation à laquelle est soumis l’analyste. Lacan parle de « nécessaire apathie ». Il me semble que cette passivation suppose à la fois la capacité d’attente et la mise en jeu du féminin. On peut y trouver aussi un écho avec le  «  non agir » de la pensée chinoise, la pensée chinoise qui propose l’idée que le non agir permet l’action comme l’immobilité de l’essieu permet le mouvement de la roue ? Lacan va plus loin encore puisque dans la célèbre partie de bridge lacanienne, il propose, dit-on,  que l’analyste prenne la place du mort, proposition qui a justifié toutes les postures ou impostures  de silence mortifère marquant le travail analytique du sceau de la mélancolisation. En fait Lacan dit seulement que «  les sentiments de l’analyste n’ont qu’une place possible dans ce jeu celle du mort  » et il dit surtout « que l’analyste s’adjoint l’aide de ce qu’on appelle le jeu du mort ,pour faire surgir le 4 e qui de l’analysé va être ici le partenaire et dont l’analyste va par ses coups s’efforcer de lui faire deviner la main (Ecrits p589). Ces cartes du  jeu du mort qui dans la partie de bridge ne sont ni visible ni prononçables, ne pourrait-on dire ni imaginarisées ni symbolisées, n’est-ce pas ce Réel qu’il s’agit de mettre en jeu pour permettre cette néocréation jamais présente dans le moi dont parle Freud dans son texte testamentaire .

« Neutralité »si l’on veut, mais « bienveillante ». La règle de libre association ne dit en effet pas autre chose que : « Tout ce que vous dites est bienvenu. Tout ce que vous dites entrera ici dans l’espace de la Bejahung. », sera accueilli par un OUI, oui d’attente, oui qui questionne, relance, mais aussi qui confirme, oui  « tu l’as dit «   cela appartient à ta parole et maintenant que tu l’as dit, rien ne pourra être tout à fait pareil car l’ensemble du dispositif du transfert est le lieu où ton dire peut s’inscrire.

Écrivant à Pfister, Freud disait : « L’analyste, ni prêtre, ni médecin, mais Seelensorge. » De ce terme allemand, il y a eu une très jolie traduction ; on l’a traduit par « passeur d’âmes ». Je ne peux qu’y acquiescer, tout en pensant quand même que c’est un peu tirer à soi le terme allemand, le Sorge renvoie plutôt à « avoir souci de » ou « prendre soin de ».

Bienveillant : veilleur, veillant, éveillé comme Bouddha aux grandes oreilles, à condition, comme le proposait Reik, d’être doté d’une troisième oreille, ouverte sur l’inconscient. Éveillé par sa propre cure à la réalité de l’inconscient et du désir, éveillé aussi par son expérience de ce qu’il faut traverser pour qu’une analyse ait lieu .  Eveillé », un autre nom peut être de l’attention flottante .

Un éveil sans contenu préalable : Bion, encore, propose de se focaliser sur le point O de l’analysant, focalisation, ouverture maximale à ce point qu’il appelle « point d’inconnu », « point d’inconnaissable ». Et Freud déjà écrivait à Lou le 5 mai 1916 (à Lou, « la compreneuse ») : « Faire artificiellement le noir autour de moi pour concentrer toute la lumière sur le point obscur, renonçant à la cohérence, à l’harmonie, à ce que vous, Lou, vous appelez le symbolique. »Ce point obscur, ce que nous nommons le Réel ?

Le terme de « neutralité bienveillante » nous oblige à considérer la question du bien, question sur laquelle on ne peut pas faire l’impasse, question sur laquelle Lacan, dans le séminaire sur L’Ethique, a fait des propositions qui paraissent contradictoires. Il y écrit que la « fonction du bien est aussi proche que possible de notre action », mais y parle de la « position de vouloir le bien du sujet » comme d’une « tricherie bénéfique », et dit enfin que « la dimension du bien dresse une muraille puissante sur la voie de notre désir ». Vouloir le bien du patient est parfois chez l’analyste une forme puissante de résistance, liée parfois à son insu  à un exercice inconscient de la cruauté –, j’y ai achoppé récemment dans une cure.

Neutralité bienveillante ou « un  nouvel amour » ?

Au-delà du terme convenu de « neutralité bienveillante », ne pouvons-nous pas plutôt nous demander : quel type d’amour vise l’analyste pour permettre le déploiement de l’amour de transfert, cet amour de transfert qui s’adresse au sujet supposé savoir ? Comment l’analyste peut-il être à la fois dans une position d’apathie, d’attente et en même temps miser dans la cure assez d’Eros pour permettre à l’analysant de s’approcher de l’horreur du trauma ? Si ce que vise l’analyste se soutient du registre de l’amour, ce ne peut être  qu’ un amour qui ne veut rien pour soi-même, un amour du travail inconscient, un essai d’ouverture maximale à l’altérité, à l’Autre le Nebemensch à la fois prochain et radicalement différent ? Nous savons que devant le commandement évangélique de l’amour su prochain, Freud reculait pour l’excellente raison qu’il n’était pas sans ignorer les capacités de cruauté, de haine et destructivité qui cohabitent avec l’amour. Ne pourrait-on néanmoins parler d’une forme d’agapè qui permette le déploiement d’Eros pour qu’il y ait du corps en jeu et pour faire arrêt au processus de déliaison. Assez d’Eros sans pour autant faire obstacle à  la mise en jeu de Thanatos, la mise en jeu de ce que la vie doit à la mort, la mise en jeu de la pulsion de mort. Nous devons à Lacan d’avoir attiré notre attention sur le fait que l’analyste peut avoir à tenir la place du mort, cela ne suffit pas. Il faut aussi que l’analyste conduise l’analysant à subjectiver sa propre mort et à mettre en jeu la question de l’être pour la mort.

Au milieu de mes réflexions sur cette mise de l’analyste, me revenait une expression de Derrida. Derrida parle d’« hospitalité absolue », « inconditionnelle », hospitalité « qui donne lieu à l’étranger ». Peut-être en ce qui nous concerne, je pourrai dire non seulement à l’Autre comme étranger, mais au plus étranger dans cet Autre, et aussi au jamais advenu comme une des figures de l’étranger. Lieu pour que l’étranger à l’analysant puisse se déposer, se mettre en mouvement. L’étranger du symptôme que Freud déjà dans «  Inhibition. Symptôme.  Angoisse »  appelait « corps étranger », comme il nommait déjà le Trauma dans les « Etudes sur l’Hystérie  »  Le symptôme « corps étranger », n’est-ce pas, au-delà du symptôme comme formation de l’inconscient, une façon freudienne de pressentir que le « symptôme vient du réel » ? Cet inconscient « étranger » que va produire l’ensemble où sont inclus l’analysant et l’analyste, il va nous falloir non seulement lui donner place, mais  créer les moyens de le maintenir ouvert à l’infini, au-delà de la fin de l’analyse, car ce qui est en jeu dans la cure, c’est l’inconscient, dans sa radicalité d’Autre, l’étranger du réel, étranger à l’imaginarisation et à la symbolisation jusqu’au non-sens, au-delà du déchiffrage des formations de l’inconscient. Olivier Grignon nous rappelait cette formulation lacanienne : « aller au trou du système, là où le réel passe par l’Autre ». Au trou du système, c’est aussi créer un lieu pour le sans-lieu et sans-nom du trauma, là où le sujet est devenu étranger à lui-même et où le corps s’est partiellement gelé.

Mais créer un lieu d’asile n’est qu’une première exigence. Dans le séminaire sur L’éthique, Lacan nous disait : « L’analyste n’est pas seulement celui qui accueille le suppliant. » Aujourd’hui, cette question est particulièrement aiguë car aujourd’hui, plus qu’hier, l’analyse commence par la plainte, non pas une demande d’analyse mais une plainte qui est demande de soin, voire de conseils,  de soulagement rapide, au mieux d’écoute, et qui nécessite souvent un temps très long, plus long que les habituels entretiens préliminaires, pour qu’advienne de l’analyse et même une demande d’analyse. Créer non seulement un lieu d’asile mais un lieu actif. « Donner lieu au lieu  »écrivait Anne Dufouramtelle dans le recueil du séminaire de Derida sur l’Hospitalité. Un analysant récemment me disait : « Ces éléments épars qui surgissent entre les séances, ici ils prennent forme. » Ils prennent forme dans la dynamique du transfert en s’appuyant sur la constance du désir de l’analyste. Pendant de longues  années de cette cure, j’avais seulement donné place à l’informe avant que nous puissions rencontrer de l’épars, qui enfin  prenne forme dans le transfert.

Cette hospitalité malgré la «  nécessaire apathie »  ne peut être comme toute mise libidinale qu’une hospitalité active. Dans Direction de la cure, Lacan nous rappelait que l’analyste paie de ses mots, de sa personne et de l’essentiel de son jugement le plus intime. C’est ainsi que j’entends le « ne s’autorise que de lui-même », payer de son jugement le plus intime pour une action qui va au cœur de l’être. L’analyste prête son espace matériel et psychique, le corps de son écoute comme surface de projection pour la mise en jeu de la pulsion et comme support de l’agalma. Ne peut-on ajouter que cette hospitalité vise à créer de l’intime ? Les analysants nous confient ce qu’ils ont le plus intime, et  le rencontrent dans la surprise, du rejet à l’émerveillement. Mais plus encore, n’est-ce pas un espace d’intimité souvent jamais advenu qui se crée dans l’analyse grâce à l’écoute silencieuse de l’analyste ?

Pendant que je préparais ce travail, j’avais rencontré un petit livre de François Julien intitulé L’intime. Ce signifiant résonnait pour moi avec l’espace de la cure, mais j’avais aussi été saisie, peut-être comme les autres lecteurs, par l’écriture de son premier chapitre. Il y reprend un épisode du livre Le train de Simenon : un homme, une femme au milieu du désordre de la guerre. Ils ne se sont jamais vus, et pourtant ils créent au milieu du désordre et du tumulte un espace d’intimité, un espace où se constituent les ressources de l’intime, un espace qui deviendra puissance de résistance. La lecture de ce premier chapitre me parlait de cet espace d’intimité qui est le lieu du déploiement de la cure. Pour beaucoup qui viennent nous confier leurs questions, le déploiement de la cure est une première expérience de l’intime, ce qui déjà est une forme de guérison. Dans cet espace, ne peut-on dire que l’analyste se tient à partir de son plus intime dont il fait abstraction pour que l’autre puisse rencontrer l’intime en lui ? L’analyste, à la fois laisse au dehors ce qu’il a de plus intime et en même temps, c’est à partir de son lieu le plus intime qu’il peut proposer un vide animé, un lieu qui fasse creuset du désir, du désir qui s’adressera aussi à l’extime.

Quel serait l’intime particulier au champ de la psychanalyse ? Bien sûr, il ne nous viendrait pas à l’idée de dire qu’on est intime avec tel patient, même si certains souhaiteraient l’être avec nous, et même si parfois ce qu’il a de plus intime pour lui résonne avec le nôtre. À l’analyste de se servir de l’harmonie de cette résonance pour donner lieu  l’intime de l’analysant. J’ai relevé quelques formules de Julien : « retrait partagé… poche d’intimité qui donne accès… acte qui restaure du dedans, du dedans secret… ce qui est le plus intérieur… qui porte l’intérieur à sa limite… ce qui suscite l’ouverture et fait tomber la séparation » ; et enfin cette belle métaphore : « l’intime fait accéder au paysage ». Dans la fin de son livre, il pose des questions qui me semblent aussi nous concerner : comment rétablir dans l’intime la violence dont a besoin le désir ? Comment activer la fonction de l’entre ouvert par l’intime ? Comment, à partir de l’intime, refaire surgir de la séparation ? L’analyste lui, ne se prête t’il pas à la constitution de cet espace d’intime pour que l’amour de transfert adressé au sujet supposé savoir se transforme pour l’analysant en amour de son intimité. « L’intime », c’est ainsi que F. Baudry avait nommé son travail sur l’objet a, cet objet qui conjoint l’intime à l’extériorité.

*

Rien de tout ce que j’ai avancé jusqu’ici ne tient sans le « désir de l’analyste » qu’est pour Lacan sa mise dans le transfert, ce désir dont il dit que c’est l’axe, le pivot, le manche, le marteau. Désir paradoxal, à la fois désir de rien, attente, apathie, désir incarné par son silence, sans être pour autant « un désir pur », mais en même temps plus fort que les désirs. Dans un de ses séminaires, il le nomme « désir averti », averti qu’est le désir sans pour autant être à l’abri des passions. L’analyste ne sait pas ce que le sujet désire, mais se prête à «  faire lieu  » où celui-ci interroge sa place de désirant voire se découvre comme désirant.  Le désir de l’analyste fonde son acte et c’est seulement ce désir qui peut faire de son acte un acte analytique. Ce désir n’est ce pas toujours celui de porter l’analyse à la limite, à la limite  possible pour cet analysant-là, à une limite qui, comme je le disais tout à l’heure, ne soit pas un arrêt mais une fin, une fin qui maintienne ouverte l’infinitude et la finitude de l’analyse et selon l’exigence freudienne ouvre sur une néocréation .

Il est classique de penser la fin de partie sous le terme de « liquidation du transfert », si ce terme  est contestable, la question reste. Que devient cet amour visé dans l’analyse après la chute du sujet supposé savoir ? Peut-il se transformer en amour de son propre savoir inconscient, donner lieu à de nouvelles amours, de nouvelles façons d’aimer, ouvrir à l’altérité si la cure a permis de vivre l’expérience conjuguée de l’étranger et de l’intime ?

J’ai été poussée par la nécessité d’aller voir dans le texte freudien ce qu’il en était des termes allemands ayant produit dans la tradition française ce terme de « liquidation ». En fait, l’on trouve trois notions : Lösung, Auflösung et Ablösung. Ces trois termes ne sont pas synonymes. Lösung : séparation, dénouement ; Auflösung : dissolution, liquidation, dénouement ; Ablösung introduit la notion d’éloignement, de détachement. Notons qu’une des occurrence possibles d’Ablösung, c’est la relève, au sens de prendre la relève. « Prendre la relève », voilà qui pour moi  dit très bien la fin du transfert, moment où le sujet peut prendre la relève après la chute du sujet supposé savoir.

Dans son « Conseil aux médecins », Freud parle de la Lösung der Übertragung : dénouement, liquidation du transfert, « une des tâches les plus importantes du traitement », avec son humour habituel il fait remarquer qu’on s’est donné beaucoup de mal pendant des années pour savoir comment établir le transfert et voilà les analystes confrontés à une tâche encore plus ardue : comment le dénouer ? Dans le chapitre 28 de L’introduction à la psychanalyse, « Le thérapeutique analytique », c’est le terme Auflösung der Übertragung qui vient sous sa plume, traduit en français par « destruction du transfert », non pas son dénouement mais sa destruction qui résulterait de résultats thérapeutiques prématurés[1]Dans ce même texte, il emploie une expression que je n’ai retrouvée dans aucune autre occurrence et que j’ai trouvée extrêmement intéressante. Il dit qu’à la fin de la cure, le transfert, l’Übertragung, doit être abgetragen : « enlevé », « reporté ». Il y a là un balancement fort intéressant entre ce qui a été apporté et ce qui peut être reporté ailleurs. Enfin dans le chapitre V, de la völlige Ablösung vom Arzt, du « détachement complet du médecin ». Détachement, prendre la relève, report, ces signifiants me parlent plus que « liquidation du transfert ».

Quelle part revient à l’analyste dans les cures interminables, quelle part à ses résistances, quelle part aux occasions manquées de permettre une fin par défaut d’interprétation ou par une relance inadéquate qui fait repartir le processus de façon interminable ? Savoir jouer de la fin, n’est-ce pas aussi savoir renoncer de part et d’autre à l’illusion d’une analyse complète ou idéale ? Ce renoncement n’est-il pas dans bien des cas une des figures de la castration ? Laisser s’opérer cette fin, ce dénouement suppose une série de désinvestissement, de deuil, de mutation dans le transfert, jusqu’à la rencontre avec l’incomplétude, l’incomplétude comme fait de structure. Ceci passe entre autres par le désinvestissement de l’histoire singulière, cette histoire que dans l’analyse on écrit, qu’on met sur le métier, qu’on réécrit pour finalement arriver à la structure du parlêtre, là où la singularité de l’histoire rejoint l’universel de la structure, arriver peut-être à ce que Freud appelait « le malheur ordinaire ».

Je suis très vigilante dans les fins d’analyse quand quelqu’un me dit qu’il veut écrire son autobiographie. S’il a du talent, pourquoi ne pas écrire, mais pour laisser tomber son histoire, entre désinvestissement et partiel oubli, et sans doute aussi pour une part réconciliation. Permettre que ce qui a été investi au compte de l’histoire vire progressivement au compte du réel de la langue. N’est-ce pas à cette condition qu’une analyse peut être autre chose qu’une simple psychothérapie ? Car ce qui est expérimenté dans une cure c’est à la fois les limites de ce que le mot peut saisir et les limites de la vérité dont on prend la mesure qu’elle n’est pas toute. Je trouve que c’est une bonne nouvelle, cette limite de la saisie du savoir inconscient. C’est une bonne nouvelle qu’on ait toujours affaire à l’insu ; ça donne une chance de continuer autrement, malgré et avec la fin qui vous a confronté à l’incomplétude.

À la question « que m’est-il permis d’espérer ? », Lacan répondait : « Tirez au clair l’inconscient dont vous êtes le sujet. » N’est-ce pas seulement une partie du trajet puisqu’il dit aussi que l’inconscient, c’est un savoir sans sujet ? Il  parle aussi  de la fin de l’analyse comme un « tu es cela ». Ne faut-il pas l’entendre comme : tu es cela, tu es seulement cela, mais avec cela tu peux vivre, comme à la question « que puis-je savoir ? », il répondait « il n’y a pas de réponse dernière ».

Quand la personne de l’analyste est désinvestie, quand sa fonction est devenue caduque, ce dont il était le support peut chuter, sauf si la fin de l’amour de transfert tourne à la haine. Du côté de l’analyste, même la cure finie, nous avons un devoir de réserve. Un collègue qui a fait son analyse avec nous n’est pas un collègue tout à fait comme un autre, il n’est pas un ami comme un autre ; nous devons garder le respect du transfert, ce moteur de la cure qui dans les meilleurs cas a permis de changer une destinée. Ce que j’ai pu appeler dans un autre travail « le deuil de l’analyste », c’est de préférer l’analyse à toute autre satisfaction que pourrait lui apporter la relation à l’analysant. Face à l’amour de transfert, il s’agit de tenir le cap de l’amour de la chose analytique, « le parti-pris de l’acte », formulation  plus enthousiasmante que la classique « règle d’abstinence » par ailleurs évidente.

Venons-en pour terminer à ma rencontre parfois embarrassée avec les signifiants lacaniens du « rebut », « décharite », de « faire le déchet ». Il s’agit en effet d’accepter de chuter, mais si ces signifiants ne sont pas saisis par l’analyste dans la dimension du semblant, ils risquent tout autant que le « moi fort » de constituer un trop plein de représentation, d’en rajouter sur les processus d’idéalisation  qui ne laissent pas la fin de l’analyse suivre son cours singulier. Autant on ne peut que suivre Lacan quand il dit que « le Saint, c’est le rebut de la jouissance… quand il jouit, il n’opère plus », autant ces signifiants peuvent saturer la fin de la cure d’une signification obligée et entraîner celle-ci dans le registre du « sacrifice aux dieux obscurs ».Le Saint écrivez le comme vous voulez, si nous avons à nous prêter à incarner le réel de l’objet a c’est tour à tour comme sein, fèces, regard ou voix. Je ne crois pas aller dans l’enthousiasme vers la position du déchet. Accompagner un analysant jusqu’à la fin de son analyse quand il vous laisse là, procure aussi quelque chose comme de la joie, de la légèreté, de l’allègement ; c’est passé, c’est franchi, on est arrivé au terme et peut-être a-t-on écrit de l’irréversible. De la joie certes, mais aussi de la gravité, de la gravité partagée, gravité pour celui qui va vivre sans le sujet supposé savoir, sans le secours de son analyste et gravité chez l’analyste qui mesure le travail à accomplir pour que les autres cures dans lesquelles il a accepté de s’engager en arrivent là.

Monique Tricot

 



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Mise à jour le Dimanche, 07 Février 2016 08:33  

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