Le Cercle Freudien

Dijonnais

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chemins de traverse C. VERCRAENE janvier 2012

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Ce texte à été donné par Claire VERCRAENE, psychanalyste, lors d’un « Samedi du Cercle Freudien » à Dijon, le 28 Janvier 2012.

Il était accompagné d’une « performance », par Isabelle TCHANG TCHONG, artiste peintre, qui a accompli un acte de peinture, tout au long de l’exposé dont elle ne connaissait pas le contenu.

…………………………………………………………

Ma réflexion, pour ce jour, part d’une expérience de travail partagée avec mes collègues actuels Farid Dafri, Geneviève Perrot, Jean-Jacques Lachaud. C’est un travail clinique auprès d’hommes, principalement orientés par la justice à la suite de faits de violence dans leur vie de couple. Les modalités et les contours de ce travail seront explicités plus loin.

 

Quelques formulations de ces hommes lors de la première rencontre :

- Depuis 5 mois ça part en vrille. Ca a commencé verbal. Elle me tenait, j’ai donné une claque. Elle a porté plainte. Elle l’a retirée. Ca a recommencé. La jalousie. Je me suis enfermé sur moi-même. J’étais jaloux pour un rien. A la limite de la parano.

- On s’aime éperdument. Mais j’ai trompé mon épouse. On s’est battu. Je lui ai donné un coup sur le visage. Elle, elle m’a donné un coup de couteau. Les gendarmes sont venus. On peut pas se passer l’un de l’autre. On est fusionnel. Elle a pris un appartement mais depuis ce matin on s’est déjà envoyé une trentaine de SMS.

- Ma femme elle a trop parlé, je lui ai donné une claque. On est ensemble depuis 30 ans. Elle veut divorcer, c’est à cause de ça, je le prends mal. Depuis un an ça n’allait plus vraiment. Elle me reproche de trop travailler, et de pas parler. Quand j’étais pas d’accord je le disais pas. Maintenant qu’elle est partie, ça m’arrive d’avoir le cafard.

- Je vois rouge, ça monte crescendo. Normalement j’ai pas de problèmes de violence. Les 3 personnes avec qui c’est arrivé, c’est ma mère, ma première femme et la suivante. Je veux chercher des explications.

- J’ai des soucis avec ma femme. Je veux trouver des solutions avec moi-même. J’ai fais des choses pas bien, des violences. J’ai peur d’exploser. J’ai essayé le shit et l’alcool pour me calmer. Je vis dans un monde tout seul. Je peux pas parler de mes problèmes.

- C’est pas moi-même, je me souviens de rien. Si je vois ma femme qui pleure et qu’elle a des traces, je m’aperçois qu’il a du se passer quelque chose.

- Je ne supporte pas quand elle me lance des piques alors je parle fort, je suis nerveux, elle me le reproche. Ma violence c’est un trop plein. A la maison je suis néant, invisible.

- Soit disant j’ai eu une altercation avec ma copine. Je sortais de prison alors elle en a profité, mais à moi on dit pas des conneries, ça passe pas. Vis-à-vis du corps humain, y a rien eu, j’ai juste dit 2 ou 3 trucs, mais je me suis retenu de la déniaper.  Elle a porté plainte pour un petit bleu. Je suis violent que quand il faut !

- Elle m’a poussé à bout. Elle m’a traité de bon à rien, mais je m’obstinais à rester avec elle. J’ai frappé je ne m’en rappelle pas. Depuis j’essaie de me souvenir, ça fait comme des flashs.

- Je suis pris dans une belle machination. Elle a porté plainte pour coups et blessures. Elle est partie avec les enfants. Avant j’ai été dans les paras, j’étais un dur. Mais maintenant chaque soir je pleure pour mes filles et pour elle aussi.

- Pourquoi je m’emporte ? J’ai la rage, la haine, on en vient aux mains, il y a un point de non retour. Après je regrette.

- La première personne qui va me prendre la tête ça part. C’est très dur de contrôler. J’ai pas eu d’éducation, mon père me tapait dessus. Je suis resté avec ma mère. Quand j’étais petit j’étais un calvaire.

Etc, etc...

 

Alors ? Que dire de ces passages à l’acte ?

De ces sauts dans le vide, ces débordements, ces pêtages de plombs ou de câble, ces montées dans les tours, ces explosions, de colère, de rage, de haine ?

Au premier abord un passage à l’acte, c’est absurde et énigmatique (on pourrait dire aussi absurde et énigmatique que le rêve, même si ça n’en a pas du tout les mêmes effets).

Acte irréversible, aussi. Il y a un avant et un après. Le danger est de faire comme si l’impensable n’avait pas eu lieu et continuer de nier (mais dans ce cas, il y a toute chance pour que cela recommence), ou bien alors il va falloir s’en saisir et vivre avec…

 

Tout d’abord je précise que mon expérience de travail se situe principalement du côté des passages à l’acte violents, transgressifs, et ceux-ci dans la relation de couple. C’est donc plus de ce côté-là que j’avance ma réflexion, sans oublier qu’il existe d’autres passages à l’acte compulsifs, non transgressifs, comme : la fuite irraisonnée, la démission, l’abandon et tout ce qui concerne les passages à l’acte retournés contre soi-même, jusqu’au suicide. Sans oublier bien sûr ces fréquents petits passages à l’acte du quotidien, hurler, envoyer promener, claquer la porte, etc.

Il faut quand même remarquer que la limite entre ce qui est interdit par la loi et ce qui ne l’est pas, notamment en matière de violence conjugale, varie d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre. C’est donc avec une certaine fluctuation que la transgression d’un interdit est considérée par les différentes justices à travers le monde…

Que veut faire entendre, et/ou faire voir, ou que veut toucher et faire toucher, cet acte violent, pourtant absolument dénué de sens sur le moment, dont on peut dire que ça arrive plus vite que son ombre, et qui est réalisé avant même que son auteur n’ait eu le temps de le préparer, n’ait eu le temps d’y être, d’y être acteur ? Ce qui n’exclu pas pour autant que les signes de fragilité et de tension n’étaient pas présents ; mais toutes les tensions internes et toutes les situations conflictuelles n’aboutissent pas forcément à un passage à l’acte. L’acte peut être ponctuel et isolé ou au contraire compulsif et répétitif.

Selon Freud, l’acte est une mise en action de quelque chose qui a été oublié, réprimé, qui ne serait en fait qu’une répétition d’une histoire ancienne.

Le terme même de passage à l’acte est peu employé en psychanalyse. Il l’est surtout en psychiatrie. Freud employait le mot allemand de « agieren » traduit en anglais par « acting out ». Il l’entendait par mise en acte, actualisation des pulsions ou des fantasmes dans l’action, au contraire de  « erinnern », se souvenir. Dans le cours de la cure psychanalytique, Freud nommait agieren, les actes posés par le patient dans sa vie quotidienne pouvant amener des changements importants : choix amoureux, professionnelles, géographiques, etc… Il les considérait comme remplaçant la parole ; c’est pourquoi il les déconseillait. Il a écrit : « Nous devons nous attendre à ce que l’analysé s’abandonne à la compulsion de répétition qui remplace alors l’impulsion à se souvenir ».

Acte compulsif. Lors des premiers entretiens, ces hommes ne se reconnaissent pas violents (mais nous ne sommes pas là pour les faire passer aux aveux), certains peuvent se dire impulsifs, ce qui est déjà une première forme de distanciation.

Impulsif, ça parle de pulsion. La pulsion n’est pas l’instinct, elle nous constitue comme humain. Elle ne peut se concevoir en dehors d’une relation, relation à quelqu’un de réel ou d’imaginaire, pour pouvoir atteindre son but. Elle emprunte des chemins qui vont permettre de maintenir la vie, dans « l’allant devenant » de l’être, comme disait Françoise Dolto. Elle peut aussi dévier son trajet dans l’impulsivité, la rage, la destruction de soi ou de l’autre.

Le passage à l’acte a un effet de décharge immédiate de la pulsion. C’est perçu comme vital parce que l’état de tension est particulièrement intolérable. C’est une ex-pulsion. Ca fait irruption, effraction dans le dedans pour ressortir aussitôt vers le dehors.

Pulsion réveillée, de façon ponctuelle ou répétitive, par un élément extérieur qui est vécu comme une menace pour la personne, menace d’effondrement, d’anéantissement. Il n’y a pas de mot à disposition, pas de distanciation par le langage, la pensée s’est absentée au moment du passage à l’acte, parce que la perte est pressentie comme définitive, jamais consolable. Il y a de la mort en jeu. Finalement quand on dit dans le langage courant qu’on va  « pêter les plombs », on ne saurait si bien dire. En effet si ça ne « disjoncte » pas, c’est toute l’installation qui risque de « griller » (un homme que nous avons reçu l’a formulé ainsi). C’est donc pour ne pas devenir fou qu’il y a passage à l’acte, franchissement vers un ailleurs, sans en  mesurer les conséquences pour l’autre et pour soi. Au moment de la décharge pulsionnelle violente, il n’y a plus personne dans la réalité, il n’y a que la manifestation de toute-puissance du corps qui s’exprime dans un geste (je dirais « geste » plutôt que « mouvement »).

 

J’ai formulé au début que ma réflexion s’est inscrite sur une expérience de travail auprès d’hommes ayant commis des actes de violence conjugale. Je vous donne le contexte : Il s’agit d’un travail au sein d’une association dijonnaise, fondée en 2004. Je travaille auprès de ces hommes depuis un peu plus de 4 ans après avoir participé avec d’autres à l’élaboration de cette proposition thérapeutique (à laquelle Hervé Petit avait collaboré également).

J’y suis, comme mes collègues, en tant que « thérapeute », c’est la formulation qui  est donnée de notre fonction, c’est donc avec ce mot que je nommerai notre travail. Jusqu’à présent je ne me suis jamais sentie en contradiction avec ce à quoi je crois en tant qu’analyste, (l’assise fondatrice de cette association ayant donné une vraie place à la psychanalyse).

Un travail de groupe (8 participants maximum) est proposé après 2 entretiens individuels, la signature d’un contrat pour 21 séances minimum, hebdomadaires, payantes, sous la responsabilité de 2 thérapeutes, un homme et une femme. Groupes ouverts, c’est-à-dire avec entrées et sorties au fur et à mesures des demandes et des places disponibles. Les personnes sont, pour la plus part, orientées par la justice, soit en alternative à une poursuite, soit à la suite d’une condamnation avec sursis et mise à l’épreuve, voire une incarcération, et sous l’injonction d’une obligation de soin (quand il s’agit d’actes graves ou de récidive). Mais certains viennent aussi d’eux-mêmes ou sur insistance de leur entourage familial, amical, professionnel, social ou médical. Aucun rapport, ni écrit ni verbal n’est transmis au prescripteur, juste une attestation de présence est remise à chaque séance aux participants, dont il fait ce qu’il veut ensuite.

Je travaille en binôme avec mon collègue, Farid Dafri, chaque semaine. L’autre binôme de thérapeutes assure le déroulement d’un autre groupe. Très récemment un groupe de femmes ayant commis des actes de violence sur leur conjoint ou/et sur leurs enfants s’est mis en place. Nous sommes donc 4, bénéficiant d’un temps de contrôle psychanalytique, et nous réunissant régulièrement pour tirer les fils de ce travail singulier.

Nous ne sommes pas dans la même place que la justice et nous ne prononçons pas de jugement sur les actes commis, mais nous veillons à ce que les règles du contrat de travail de groupe soient respectées : présence, respect des horaires, paiement (les séances manquées sont dues), non alcoolisation avant la séance. C’est un dispositif avec un protocole précis mais léger, instituant un minimum de rituel.  Il y a également obligation de confidentialité de la parole dite en groupe. Celle-ci fait limite à un dedans et un dehors, que chacun peut recevoir à sa façon : limite entre un lieu et un autre, entre un temps et un autre, entre soi et l’autre, limite interne et externe, entre affects, fantasmes, actes…

Dans leur passage à l’acte il y a eu franchissement des limites et des règles sociales. Leur violence a fait l’objet d’une intervention de la justice, qui a concrétisé leurs actes, les a sorti de la sphère privée et a nommé la transgression. Ils sont sous contrainte. Loin de faire obstacle au travail, cette injonction thérapeutique signe leur inscription d’humain dans le social, et extrait ces hommes d’une identification à leurs gestes. Elle exprime une demande qui, ainsi, n’a pas à être formulée par eux ; d’ailleurs la plus part n’ont pas de demande, n’ont jamais parlé de leur vie, ne savent pas ce que c’est et sont effrayés à l’avance. Certains ne se sentent pas coupables et ne reconnaissent pas leur responsabilité (c’est de la faute de l’autre), ou ils sont convaincus que cela n’arrivera plus. Tout juste peuvent-ils dire « bon, ça ne peut pas me faire de mal ». Une offre est donc faite là où il n’y a pas forcément de demande, mais peut créer de la demande…Obligés de venir ils arrivent sur la défensive. Mais souvent dès la première rencontre du groupe, ils commencent à y prendre goût. Le travail auquel il va falloir s’atteler au long des séances, sera de permettre un début de demande subjective. De cet évènement sans nom, un non-acte en somme, nous allons tenter d’en faire un passage, pour que cela puisse peut-être devenir un acte...

Nous avons construit un cadre qui se situe à la croisée des chemins entre 2 types de théories souvent opposées dans le travail thérapeutique de groupe : l’une où il s’agirait de travailler avec le groupe comme entité psychique (le groupe n’est pas que la somme de ses membres) et uniquement sur l’ici et maintenant du groupe, et une autre théorie proposant une approche individualisée dans  le groupe, à l’écoute de l’histoire de chacun. En fait il nous semble important de ne pas nous figer dans des systèmes théoriques préconçus, trop bien rodés. Nous avançons donc pas à pas avec les personnes que nous recevons, nous les devançons juste un peu mais nous ne les tirons pas systématiquement vers une « prise de conscience », dont certains resteront sans doute à jamais éloignés. Notre propre cheminement personnel nous permet parfois de proposer des chemins de traverse, des métaphores, des correspondances, des créations… C’est certainement la dimension de recherche constante de notre part et notre désir d’élaboration théorique et clinique, qui nous permet de continuer ce travail, parfois, de haute voltige !

 

Nous soutenons l’opportunité du travail en groupe car nous savons que les passages à l’acte sont survenus dans un lien à 2, souvent passionnel, dans la peur de l’abandon ou de la rencontre avec l’autre sexe. L’offre d’un travail thérapeutique individuel, par un thérapeute homme ou femme, dans le huis clos d’un cabinet, peut s’avérer trop inquiétant, voire persécuteur, (d’un côté comme de l’autre d’ailleurs). La relation duelle de la thérapie risquerait de répéter la relation duelle infernale dans laquelle ils sont emprisonnés et pourrait précipiter les passages à l’acte. Le travail en groupe désintrique le lien mortifère dans lequel ils sont pris. (Rappelons que depuis l’ouverture des groupes en 2005 il n’y a jamais eu de passage à l’acte à l’intérieur des séances). Le groupe est ressenti comme fractionnant potentiellement la violence de chacun, comme diffractant le regard, tenant bon et offrant solidité et bienveillance. Il souligne cette dimension d’une mini société de pairs, accueillante, contenante, première enveloppe pour tout être humain afin d’accéder à une parole subjective. Là, j’ai pensé au travail que Mireille Faivre nous a donné à entendre un jour à propos de la consultation spécialisée de PMI qu’elle a assuré pendant 22 ans. Elle y évoque le lieu de cette consultation, en l’occurrence le dispensaire de la rue NB, lieu riche en évènements, lieu multiple, habité, animé de joies et de peines, permettant d’emblée un transfert, positif et négatif, les 2 souvent mêlés d’ailleurs. Il me semble que le groupe favorise un espace, un lieu (je ne sais pas comment l’appeler) de transfert rapide, un peu du même ordre. Groupe d’hommes, avec sa dimension grégaire, primitive, légèrement homosexuelle. Effaçant ma présence d’un trait de gomme, certains se laissent aller à dire « ici c’est bien, on est entre hommes » ! Ils auraient d’ailleurs tendance à s’accrocher dur comme fer à ce qui n’est quand même qu’une éphémère fraternité du même, si nous ne les interrogions pas sur ce point et si nous ne tentions pas d’y mettre quelques miettes de repas symbolique...

Il n’y a pas de thème prévu à l’avance. La violence n’est pas forcément évoquée directement pendant la séance, mais chaque participant sait qu’elle en est le signifiant principal, puisqu’il a été orienté dans une association qui en a fait son objet de travail. On peut dire que cela fait déjà fonction d’une première interprétation pour chacun.

Les thèmes abordés sont libres et peuvent varier au cours de la séance, mais généralement nous remarquons que chaque séance a son histoire propre, avec un début, une intrigue, et une fin. Une invitation est faite à chacun de dire où il en est dans sa vie depuis la séance précédente. Selon ce qui se déploie ainsi, de l’un à l’autre, dans un début de séance, il peut nous sembler opportun de laisser filer, laisser se tisser, une histoire à partir d’un évènement amené par un participant et qui fait écho à chacun : par exemple, ils se mettent tous à parler de leurs animaux, de leur activité préférée, de leurs enfants ou de leur problème d’argent. Ces constructions se présentent pour nous comme un mythe, une métaphore (évidente parfois) de leur propre histoire, mais nous ne ferons pas d’interprétation intempestive, juste pouvons-nous scander par quelques mots, quelques encouragements à poursuivre. Le fait que nous écoutions de notre place d’extériorité de thérapeutes évite que cela fonctionne sous forme de discours de comptoir ou de groupes de parole (cf. les groupes de malades alcooliques qui se réunissent entre eux). Ce qui pourrait sembler décalé dans les propos tenus prend ainsi de la densité : chacun fait des liens, retrouve des souvenirs, se pose des questions à propos d’un élément de son histoire, d’un évènement récent ou des croyances auxquelles il semblait accroché. L’un d’eux ne décolère pas envers sa femme et la plainte qu’elle a déposée, mais il ne peut s’empêcher de se « tuer » au travail pour ramener de l’argent. Payer, payer, payer. A force d’en parler il arrive à réaliser de lui-même ce qui est en jeu, dégonfle sa colère, s’apaise au travail, et commence à investir d’autres activités.

 

Quand la chaîne associative groupale porte vers un élément que  nous jugeons opportun de faire préciser par celui qui l’a amené, nous l’invitons à en dire plus. Il se peut que celui-ci évoque alors un moment douloureux de son histoire, qu’il révèle pour la première fois un évènement de sa vie, ou qu’il fasse part d’un traumatisme de son enfance. Dans ce cas, nous veillons toujours à ce qu’aucun d’eux ne soit l’objet de voyeurisme par les autres, nous cherchons à reprendre calmement toute histoire qui pourrait faire sidération dans le groupe, parfois même nous amenons une limite au discours. Un homme a tendance à amener des scènes d’horreur provenant de son quotidien, ou de son entourage. Nous n’allons pas nous taire devant l’effroi qu’il produit mais, tout en pressentant que ces faits bruts ont rapport avec ce qu’il a vécu dans son histoire d’enfant, nous reprenons en quelques mots plutôt banals afin de décoller chacun de la « scène du crime », pourrait-on dire. Cette remise en circuit de la parole, et sa scansion, c’est ce qui a fait défaut dans le passage à l’acte.

D’autres fois, nous pouvons demander aux autres ce qu’ils pensent de ce que vient de dire un participant, prêtant ainsi leur pensée à celui qui est figé sans élaboration possible, dans son désespoir ou sa colère. Chacun a donc la possibilité de recevoir à sa façon les paroles des autres, d’apporter ce sur quoi il associe, ou de se taire. Et peut-être de repartir avec des points de vue nouveaux, des pensées nouvelles qu’il pourra laisser cheminer en lui, et ouvrir à de nouvelles questions pour lui-même. C’est une mise en route de la pensée, qui pour chacun peut se grossir de celle des autres.

Au cours d’une séance, après l’interruption des vacances, l’un d’eux évoque son rêve, une maison pour sa famille « avec vue sur la mer ». Chacun se met à parler de ses vacances. Puis, plus tard, dans la même séance un autre homme racontera qu’il a mis en acte ce dont il avait parlé avant l’été, il a pris le bateau pour aller rendre visite à son père qui ne l’a jamais élevé puisque ce père a quitté sa mère enceinte de lui et qu’il est parti vivre en Corse, donnant rarement des nouvelles. Il dit que son père, malade, l’a emmené au cimetière où il a réservé son emplacement, et il précise : « avec vue sur la mer »… A partir de ce qui arrive là avec insistance dans cette séance, par ces 2 hommes mais d’autres aussi dans ce groupe, dont la vie s’est construite sur l’absence, l’abandon, l’ignorance des origines, j’aurais envie d’associer sur un possible deuil de leurs parents, pères et mères, paisiblement. Mais ce sont mes associations, mes constructions. Alors, laissons voyager ces « vues sur la mer », qui s’invitent dans cet espace où une place (où une plage), est offerte à chacun pour se l’approprier à sa façon…

 

Le groupe fait contenant à ces corps éclatés, explosés. Nous tentons d’être attentifs aux gestes, souffrance visibles sur les visages, multiples petits passages à l’acte à la place de la parole, que nous soulignons discrètement. C’est le corps qui « parle ». C’est le corps qui a parlé dans leurs actes, dans un langage d’avant le langage. Tenir compte de leur corps, c’est tenter de percevoir ce quelque chose d’indicible qui se manifeste à travers un détail, la façon de se tenir plié en 2, les gestes saccadés, nerveux, les agitations, les bruits qu’ils font, qui petit à petit s’estompent ou diminuent, sans explication de notre part. Un homme participant au groupe de mes collègues, va consulter un médecin et apprend qu’une épingle est enfoncée dans son pied. C’est seulement dans l’après coup de l’extraction de cette épingle, qu’il pourra en parler et dire à quel point la douleur ressentie depuis plusieurs semaines était insupportable. Une épine dans le pied d’un vécu corporel signerait-elle la place d’un vécu psychique impensable ?

Il y aurait trop de corps, trop de poids du corps. Ils arrivent souvent avec des corps déglingués et à force d’en parler ils finissent par prendre soin de leur corps. Le groupe va amener une autre forme de corps, du corps pris dans le langage, porté par la parole. Au début beaucoup sont dans la sensation plus que dans l’émotion. Ou bien les représentations sont faites à partir d’objets, de camions, de chiens dangereux. Parfois c’est leurs gestes qui font représentation : je me réfère là à un homme mutique qui a passé les 3 ou 4 premières séances à froisser, à faire crisser, la feuille de papier de l’attestation que nous lui avions fournie…

A un autre homme qui évoquait les gestes violents de son père nous posons la question : « qu’est ce que vous ressentiriez si vous rencontriez votre père ? » celui-ci répond : « je lui pousserais  la tête dans le congélateur ». Pas de formulation d’un affect. S’il y a de l’affect, et il y en a certainement, il est contenu dans cette image brute, qui demande, si on peut dire, à être « décongelée », réchauffée, alimentée par d’autres mots, voire d’autres images, pour déplacer le fantasme de violence…

Je me souviens de ce qu’avait dit Guy Dana, lors d’un samedi de travail à Dijon, sur ces lieux divers qu’il aime proposer aux personnes psychotiques, lieux multiples, bras enveloppants,  « espaces d’hospitalité » comme il les nomme. Pour autant je me garderais bien de désigner la structure psychique des personnes que nous recevons du côté de la psychose. Toutes ne sont pas psychotiques et il s’agit d’abord de recevoir chacun dans sa singularité… Mais peut-être est-ce le moment, dans ma réflexion, pour dire que je penserais plutôt que le passage à l’acte par lui-même vient percuter un point originaire, un point de réel au cœur du sujet, peut être un point psychotique qui pourrait se retrouver dans toutes les structures…

Je me réfère aussi à ce que dit Joyce Mac Douggal à propos des personnes qu’elles nomment anti-analysants reçus parfois de longues années en analyse, posant une première demande recevable, mais restant figés parfois des années dans une impossible élaboration, collés au présents, attachés aux choses mais pas aux liens entres les choses, capable de parler de façon intelligible mais sans affect, sans curiosité sur eux-mêmes, coupés de leur vie pulsionnelles et fantasmatiques sauf parfois dans des accès de rage envers leur entourage, et qui pourtant ne sont pas psychotiques. « Avec eux nous sommes renvoyés à l’aube de la vie, et à l’orée de l’identité subjective de l’être » dit-elle. Je crois que le travail en groupe peut être un moyen de réinvestir, voire d’inventer, grâce aux liens, liens entre les personnes, liens entre les actes, entre les mots, une histoire intérieure manquante. Construction commune qui va faire construction pour chacun sur les lieux où l’histoire est oubliée, où elle n’a même jamais pu être pensée.

 

Le groupe permet de retrouver la capacité d’imaginer, donc de jouer, d’oser s’embarquer dans des paroles excessives, d’oser se plaindre et se présenter comme victimes (alors que partout il leur est dit que ce sont leurs femmes les victimes, mais surtout pas eux) de prononcer des fantasmes sans danger pour le voisin, de découvrir que de dire sa colère, sa haine, est possible. D’oser attaquer le cadre et se confronter à nous, ou à un de nous, sans risque. Aire de jeu au sens où Winnicott le formule. « Les enfants antisociaux ne jouent pas ils passent à l’acte », dit-il d’ailleurs. Si la métaphore est rare en tant que métaphore consciente, il y a possibilité d’images que nous encourageons, voire que nous créons à partir de leur dire (quand cela s’y prête, nous faisons référence aux contes, mon collègue est doué pour cela), chacun les ressentant puis les intégrant à sa façon dans son vécu.

 

Le groupe donne lieu, bordage, point de butée, repérage de ce qui a eu lieu, pour pouvoir se tenir au bord de l’abîme, sans s’y abîmer. Un homme, après violence sur sa compagne enceinte, est reçu en groupe. Entre 2 séances il se jette par la fenêtre du 3ème étage chez lui, devant sa compagne. Hospitalisé quelques temps, il en sort miraculeusement avec juste quelques contusions. Lors d’une séance suivante, dans un moment de grande angoisse sans mot, mais visible sur son visage - il est très blanc -  il demande à aller aux toilettes. Nous l’encourageons fermement à rester dans le groupe et à dire ce qui se passe pour lui. Il n’a pas de mots, il ne sait pas, il ne sait vraiment pas. Mais il a besoin de respirer, dit-il. Nous entendons sa demande d’air et nous demandons alors à un participant situé du côté de la fenêtre ouverte (en rez-de-chaussée) s’il veut bien changer de place ave lui. Cet homme poursuit donc la séance de groupe en partie debout près de la fenêtre, reprenant son calme, sans que nous fassions allusion au terrible passage à l’acte qu’il a accompli récemment. Nous n’avions d’ailleurs pas cherché à ce qu’il explique au groupe les raisons précises de son hospitalisation. Il est venu ensuite régulièrement à toutes les séances qui lui avaient été prescrites par la justice, tenant à payer toutes celles qu’il avait manquées pendant son hospitalisation (à ce jeune chômeur, père de famille, très démuni, nous n’osions pas lui en demander le paiement ; heureusement il nous a devancé !) Véritable acte subjectif de la part de cet homme si souvent paumé dans sa propre identité !

Le travail de groupe peut permettre de s’identifier et de se séparer. Au début il y a autour d’eux des « comme eux », du même, puis au fil des séances, des « pas tout à fait comme eux », puis finalement des « autres que moi », si proches et si différents, du « familier pas comme chez soi » qui est une autre façon de traduire le « Das Unheimliche «  freudien.

Dans les passages à l’acte de violence conjugale la dimension amoureuse et sexuelle est présente mais pas seulement. C’est d’abord la relation à l’autre qui fait problème. Et d’autant plus quand il s’agit de la vie commune. C’est d’un retour au premier autre dont il est question. Plusieurs hommes ont dit que « quand ça monte » en eux, ils voudraient que leurs femmes les prennent dans leurs bras. Bien sûr elles ne le peuvent pas !

Les passages à l’acte arrivent quand l’objet d’investissement qu’est le conjoint pour eux ne pallie plus le manque d’amour premier. Ils sont dans une recherche éperdue d’une unité perdue d’avance…

Certains ne ressentent pas que leur compagne a pu souffrir et peut souffrir encore, en tant que personne. Dans leur acte ils ont annulé l’autre. Pas d’identification à la victime qui n’a ainsi pas d’existence. Séparation radicale. Sans autre. Et fusion radicale dans le corps à corps de la violence, désir d’interpénétration, de « rentre dedans » pour ne plus jamais être abandonné, tout en marquant l’impossible réalisation de ce fantasme. Le coup porté touche et sépare en même temps. C’est un rapport de force très archaïque, d’avant la sexuation, pour lutter contre le morcellement et la mort.

Mais c’est quand même la rencontre d’un homme et d’une femme. D’un homme qui voudrait être au centre et raisonner de façon plutôt binaire : à une question, une réponse. Affirmation de toute puissance parce qu’ils ont peur des femmes. Ils disent : les femmes elles compliquent trop, elles découpent les cheveux en 4, elles ne donnent jamais de réponse, elles sont secrètes, on ne sais jamais ce qu’elles pensent, et elles nous percent à vif… Certains craignent de perdre leur identité sexuée, ils se cramponnent dans une virilité plus ou moins « macho ». Ils sont  perdus du fait d’une distinction moins tranchée dans les places des hommes et des femmes, que dans les générations précédentes ou dans d’autres cultures. Il se sentent hommes en possédant une femme, en se l’appropriant : c’est elle qui va réparer leur souffrance. Ils ne s’investissent que dans une seule personne. La relation est, ou a été, passionnelle. Ils ne peuvent donc tolérer que leur conjointe s’éloigne, qu’elle ait ses désirs propres.

Mais petit à petit ils commencent à envisager la dimension féminine dans l’humain, et découvrent que le féminin ce n’est ni être dans la toute puissance, ni être un déchet. Ils approchent la part d’intime propre à chacun, sans s’effondrer pour autant. L’ambivalence devient pensable. En parlant, en échangeant, en écoutant les autres, cela devient possible de mettre de l’huile dans les rouages, de prendre des détours, de repartir avec des questions, de désirer plutôt que de posséder et de percevoir l’étrangeté de cet autre si proche et si différent. Au bout du compte c’est eux-mêmes qu’ils perçoivent si étrangement inconnus, « 2 âmes habitent en mon sein » cite Freud dans « l’inquiétante étrangeté » évoquant une phrase tirée du Faust de Goethe.

Capable du pire et du meilleur. Comme chez tous les êtres humains.

Car on sait bien que sans pathologie grave, quiconque peut être hyper sensible, hyper fragile, dans sa vie amoureuse. On peut réussir sa vie professionnelle, sociale, amicale et patauger dans sa relation amoureuse, y perdre ses repères, sa morale… La violence dans le couple est à la hauteur de la passion et sidère par la fascination qu’elle exerce. Qui n’a pas fantasmé une histoire d’amour passionnelle ? Mais trop de passion, trop d’éblouissement, font courir le risque d’une irruption des ténèbres. Il y a surgissement de ce qui « aurait du rester caché » dit Freud.

Le travail autour de la parole permet aussi de donner poids à ce qui cherche à se dire. Ca introduit de l’ordre, une certaine cohérence là où il n’y avait que chaos, confusion, additions de faits bruts. Ici, il faut tenter de se faire comprendre, rendre visible et crédible ce que l’on énonce, un peu plus préciser, faire des choix, concentrer, nommer. Tout cela ne vient pas dès la première séance. Il faut le temps de mesurer la possibilité d’une confiance dans les autres, pour oser s’éloigner des généralités, pour dire « je » plutôt que « on » : « j’ai peur, je suis perdu »… Je crois que le groupe accentue la résonance des paroles. Il y a quelque chose d’implicite qui pourrait s’énoncer comme : « nous avons entendu », que le « chœur » peut reprendre en écho. Au fond il est fort probable que s’il y a passage à l’acte c’est que quelque chose n’a jamais été entendu, qu’un vide a remplacé les mots de liaison inscrits dans une parole parentale, pour répondre à ce qui tentait d’appeler dans la pulsion, à travers les gestes, les pleurs, les cris, les bris d’objets, la rage, la violence enfantine. Ca n’a pas fait effet. Faire effet c’est donner « réponse » à la pulsion, mais une réponse décalée, différée. Il ne s’agit pas de donner à l’enfant un objet pour un objet, ou un coup pour un coup : on sait bien qu’il n’y a pas la possibilité de fantasmer quand on reçoit des coups, il n’y a que la possibilité de repasser pas ces coups par la suite. Le passage à l’acte peut être dans ce cas une réactualisation d’un déjà vécu. Il n’y a pas de souvenir, il n’y a que des traces. L’environnement n’a pas permis de contenir les affects de honte, de haine, de rage, liés à des traumatismes anciens, de les partager et donc de les légitimer, de les rendre humains. Le vide laissé par l’absence d’autrui, (ou par la violence d’autrui) n’a pas été comblé au moyen de fantasmes qui auraient du être ultérieurement refoulés. « Je me suis fais tout seul » disent nombre d’entre eux. C’est ainsi que la pensée s’accroche à des choses et que des fantasmes obsédants habitent les personnes qui n’ont pas pu construire une vie imaginaire riche.

Winnicott développe le fait que l’agressivité première du tout petit va se tourner vers l’exploration de la possibilité de détruire l’objet d’amour. Ceci quand le contexte environnemental le permet. C'est-à-dire quand l’objet d’amour a bien été un objet d’amour, qu’il tient bon et tolère ces pulsions destructrices. L’enfant jouit de cette position omnipotente. Il invente le monde. Par la suite ces pulsions seront fantasmées la plus part du temps et c’est la « constructivité » qui prendra le relais. Elle servira à palier l’excitation liée à ce désir de détruire, et à réparer l’objet détruit dans le fantasme. Il s’agit donc d’une constructivité créative, poétique au sens large du terme.

Si on s’appuie sur cette façon Winnicotienne de penser, il me semble que ces actes de violence ont plutôt à voir avec le fait que cette destructivité première du bébé humain (qu’on cite sous la formulation de « manger le sein ») et celle qui s’engage peu après dans les gestes agressifs de l’enfant vis-à-vis de son entourage proche, a été empêché ou pas suffisamment entendue, regardée, reconnue et limitée, à la fois avec fermeté et tendresse. Les premiers « passages à l’acte » de l’enfant de 1 ou 2 ans, c’est quand il dit non, se bute et refuse obstinément de manger tel aliment, par exemple. Si les parents reçoivent cet évènement comme un drame ou s’ils le reçoivent au contraire comme un acte d’affirmation de l’enfant, tout en posant les règles qui conviennent, la façon dont l’enfant s’en servira par la suite en sera toute différente.

Pour chacun, en travail de groupe, et même si ce n’est jamais complètement acquis (car il n’y a pas eu beaucoup de fantasmes refoulés) il peut être envisagé de retrouver un peu, à l’intérieur, un objet « aimé-haî » qui fera parti de lui. Créer un manque qui ne sera pas un vide. « On n’a jamais manqué de ce qu’on n’a pas connu », évoque le chanteur dijonnais Yves Jamait, dans une belle chanson à propos de son père. Vivre avec le manque plutôt que vivre avec un « blanc », ou un « trou », c’est quand même plus humain…

 

L’issue de la thérapie n’est pas forcément de donner sens, certains ne le peuvent pas, et le sens chacun sait bien que c’est une affaire compliquée... Je parlerais plutôt de « sensible » que de sens. Ne pas toujours chercher à reconstituer une histoire, ni faire la chronologie des évènements de violence ni celle de leur vie, mais faire en sorte que ce qui se vit là fasse évènement,  pour qu’ils y prennent goût plutôt que de tourner en rond dans la jouissance d’une répétition mortifère pour eux et pour leurs proches. Il pourra être possible de se décaler par rapport à l’objet investit, (venir en groupe c’est déjà investir autre chose), trouver d’autres gens, d’autres lieux, d’autres intérêts, d’autres passions. Il s’agira sans doute de créer un peu de fantaisie, de mettre un peu de jeux dans les blocs de granit, les fonctionnements obsessionnels, les croyances figées.

Parfois, quelque chose s’est réalisé en eux, ils ont posé des actes nouveaux, mais ils ne peuvent rien en dire, tout juste peuvent-ils l’évoquer incidemment : il y a eu des changements dans leur vie amoureuse, ils ne sont plus dans le même rapport à leur père, ils découvrent leurs enfants et s’intéressent à eux… C’est parfois les autres qui le leur font remarquer : un homme présente un changement de son positionnement en tant que père et en tant qu’homme dans sa famille, trouve une place qu’il a enfin osée soutenir, il l’évoque comme si ça lui était tombé dessus sans qu’il y soit pour quelque chose. « C’est ma femme qui a changé », dit-il. S’adressant à lui, un autre homme lui dit « je suis fier de toi ». Venir chercher de la pensée sur son acte, et se l’approprier, par les mots des autres… Certains ne peuvent même pas l’entendre. Je pense à ceux qui commencent à percevoir des liens, à prendre du recul, à poser des actes nouveaux et constructifs et qui, si par malheur on le leur fait remarquer, s’empressent de dire le contraire, comme si rien ne changeait pour eux. Il ne faut pas que ce soit dit. Alors on le « dit » avec le minimum de signes : vous dites que vous avez fait ça. Point. Mais on ne va pas valoriser, congratuler, cela ne serait pas entendable pour eux.

Pour d’autres, les paroles vont faire surgir de l’inattendu, il y aura possibilité d’élaboration, de questionnement, « pourquoi je fais toujours comme mon père alors que je m’étais promis de ne jamais faire comme lui » « pourquoi j’aime une femme qui ne fait que me dévaloriser »… Dans la parole partagée, ils découvrent avec un plaisir certain, qu’on peut haïr sans détruire, qu’on peut assassiner avec les mots sans les brandir comme une arme, qu’on peut vouloir se battre sans le faire.

Certains, parfois, sont prêts à poursuivre un travail individuel ailleurs. D’autres décident de continuer de participer au travail de groupe alors que la contrainte judiciaire est terminée.

 

Beaucoup d’hommes reçus ne sont pas violents en permanence, mais manifestent de la violence dans un certain contexte. Seul ce contexte profondément angoissant pour eux réveille une douleur ancienne, fait vaciller les bases.

On l’a dit, la peur d’être abandonné est flagrante, mais là ils peuvent commencer à la penser : « je ne supporte pas ce truc d’abandon » disait l’un… La peur est omniprésente pour déclencher l’acte violent. L’environnement est une menace. Une angoisse profonde les habite. Leur femme leur fait peur, et ils pensent que toutes les femmes sont ainsi. Mais ils ont peur aussi de la peur qui envahit leur femme. Peur de la peur de l’autre, donc. L’apaisement dans l’immédiat après-coup de l’acte n’est pourtant qu’illusoire d’autant plus que l’abandon risque d’être là, bien réel car c’est souvent l’éloignement, voire le départ définitif de la conjointe qui ponctue la violence qu’elle a subit.

Il y a des secrets de violence transmise sans mot dans leur histoire. De violence et de honte. Un homme, ancré dans une violence verbale envers sa femme et plutôt timide, disait « j’ai peur d’être un bourreau ».  Grâce aux remarques des autres du groupe, ce fantasme de bourreau a pris place dans le fait que son père, silencieux, n’avait jamais pu aborder son vécu dans la guerre d’Algérie. Il a pu commencer à parler à son père.

Beaucoup ne sont pas sûrs d’eux, et ont besoin de se rassurer en faisant de la musculation, en conduisant d’énormes camions etc. Je suis frappée par le fait que quelques uns (pas tous) présentent un corps gonflé, muscles tendus à mort, comme colmaté c’est-à-dire sans faille, sans brèche, celle justement qui permettrait de laisser passer l’angoisse vers le dehors. Vulnérabilité cachée derrière la cuirasse qu’ils présentent. Ils peuvent être aussi timides, renfermés. Certains peuvent recourir à des addictions (alcool en particulier) pour ne plus ressentir, pour fuir les états affectifs d’une intensité insupportable.

Il y a une souffrance réelle que ces hommes ne savent pas nommer. Ils ont un violent sentiment d’injustice, certains ont connu des expériences d’humiliation, de violence sans défense possible de leur part, de rejet, ou de mise à l’écart au profit d’un autre (un frère, une sœur), dans une époque ancienne de leur existence, parfois inaccessible par le souvenir. On entend parfois dire que les personnes impulsives sont incapables de gérer les frustrations. Ce qui laisserait entendre qu’elles n’auraient jamais été « frustrées », qu’elles auraient été des enfants-rois, tout-puissants… Il me semble que leur difficulté est ancienne, qu’elle a plus à voir avec la privation. Il y a quelque chose du côté d’une injustice profondément ressentie, celle de se sentir moins reconnus, moins aimés, moins existants qu’un autre. Dans le quotidien, celui qui se trouve le plus proche (ou la plus proche) en fait les frais, et il est perçu comme celui (ou celle) qui aurait reçu le plus. On peut se référer là, à ce que dit St Augustin et relevé de nombreuses fois par Lacan, à propos du regard amer du petit enfant sur la complétude supposée que forment sa mère et son jeune frère pendu au sein. Regard « qui le décompose », le mot en dit long…

Il y a eu des deuils sans mot, sans avoir pu évoquer la perte. Un homme a pu parler de la mort d’un proche, après que nous ayons nommé l’absence de plusieurs personnes, ce jour-là. Ces absents du groupe lui manquaient.

Il y a dans le passage à l’acte la tentative de ne pas retrouver cet état antérieur là. Quelque chose cherche donc à s’extraire.

Mais ne pourrait-on pas dire que c’est l’être lui-même, qui cherche à s’extraire entièrement, dans un essai de franchissement hors de soi ? (Je n’étais plus moi-même, disait l’autre). Dans le suicide, la personne entière se supprime. Il y aurait fort à penser qu’en effet quelque chose doit tomber, mais sans doute pas la vie du sujet…

Le passage à l’acte comme un acte à l’envers, une tentative ratée, non pas comme une négation du symbolique mais comme un appel désespéré au symbolique. Y aura-t-il d’autres pour l’entendre ?

Afin d’éviter l’explosion ultime, le passage à l’acte est une extrême tentative de survie. Sauver sa peau en quelque sorte, une façon de se dire vivant et paradoxalement même jusqu’à y perdre la vie. Par un fantasme récurant certains hommes rencontrés se croient happés dans leur vie même par cet autre dont ils partagent la vie : «  chez moi, je suis néant, invisible » disait quelqu’un.

Sauver sa peau, ou sauver ses yeux si je fais référence à Freud s’arrêtant longuement sur un récit « l’homme au sable » tiré des contes d’Hoffmann : là, un jeune homme revit à plusieurs reprises, par des traces, des ressemblances plus ou moins délirantes dans des regards alentours, l’irruption d’une frayeur d’enfance, à savoir celle provoquée par la menace de l’homme au sable qui prendrait les yeux des enfants pas sages. Il finit par se jeter du haut d’une tour, pour échapper à ce regard. Ce n’est pas par hasard que j’évoque les yeux, le regard. Des adolescents peuvent dire : « lui, je l’ai massacré  parce qu’il m’a regardé ; qu’est-ce qu’il me voulait ?! » Le regard n’est pas pris dans le fantasme, il ne peut rien en faire à l’intérieur de lui, c’est un réel pur.

 

D’autres questions se posent encore : ils ont agressé leur femme. De quelle femme peut-il s’agir ? L’un disait « ça s’est passé juste avec 3 femmes, ma femme actuelle, ma première femme et ma mère ». Vouloir tuer une mère ? Ou vouloir la violenter ? Acte incestueux ? Ou apaisement de la culpabilité envahissante d’un désir incestueux envers la mère et criminel envers le père ?  Il a pu manquer d’un père interne qui aurait du empêcher d’être englouti dans le giron maternel. Nous constatons le nombre relativement important d’hommes n’ayant pas connu leur père mais surtout n’ayant même pas eu de présence paternelle auprès d’eux, leur mère étant restée seule pour élever ses enfants. La dette envers leur mère est lourde à porter mais pourtant elle leur semble évidente…

En commettant un acte et en provoquant la punition, au moins la culpabilité est plausible et la faute est circonscrite à l’acte. C’est la thèse de Freud dans son petit texte « les criminels par conscience de culpabilité », qu’il a écrit juste après Totem et Tabou, et dont on perçoit la lignée théorique. Ils apaisent ainsi une culpabilité sans fond. Pour exemple, un homme est venu en groupe après avoir frappé violemment sa femme, perdant mémoire de son acte. Il s’est avéré que cet homme avait eu, 20 ans avant, un accident de voiture dans lequel son amie de l’époque était morte, tandis que lui de son côté, avait perdu connaissance. Il n’avait pas été condamné, sans doute déclaré non coupable. Cette fois-ci, après l’acte commis sur sa femme il a été sévèrement sanctionné par la justice. Provoquait-il cette punition ?

Punition recherchée en lien avec la jouissance due à l’excitation du passage à l’acte. Les personnes ont du mal à sortir de la culpabilité, non pas à cause de l’acte mais à cause de la jouissance procurée sur le moment.

 

Freud rajoute que cela ne concerne pas les personnes « qui n’éprouvent pas de sentiment de culpabilité » ou qui « se croient autorisées d’agir ainsi dans leur lutte contre la société ». S’agit’il d’une lutte contre la société, ou d’une adhésion à une idéologie référée à un maître, un dieu ou un grand Autre ? J’ai hésité à questionner un aspect terrifiant de la violence, qui est celui de certaines violences collectives et que je serais tentée de mettre du côté des passages à l’acte collectifs.

Je prends quand même ce chemin pour le partager avec vous. En même temps que je travaillais ce texte je lisais et entendais différents témoignages concernant le génocide Kmer rouge. Il s’agit du livre de l’ethnologue François Bizot « le silence du bourreau », prisonnier quelques mois dans un camp, ainsi que du témoignage de Rithy Panh, Cambodgien ayant vécu de près les massacres, auteur du film S-21 et de l’interview de Duch, commandant du camp de S-21, par ce même Rithy Panh. Ce Duch, nourri de culture des Lumières pendant ses études en France, a torturé et fait mourir plus de 15000 personnes.

Qui sont ces bourreaux auteurs des grands massacres ? Et qui sont ces hommes qui ont suivis, nombreux ? Ont-ils tous une faille important dans leur personnalité qui les aurait de toute façon rendu à l’état de grands criminels dans leur vie ? En quoi nous interrogent-ils sur nous-mêmes ? Le massacre collectif n’est propre qu’à l’espèce humaine. Ce qui me fait penser au passage à l’acte c’est ce déferlement brut, dans un temps donné, de violence inouïe. Passage à l’acte d’un peuple sur un autre, folie destructrice pour éradiquer l’autre, il n’y a plus d’autre : Duch dit qu’il fallait effacer toute trace de la mort, pas de corps, pas de lieu de sépulture. « Réduire en poussière pour qu’il ne reste plus rien de l’ancien monde ». Je ne sais pas si nous pourrions tous devenir bourreaux, si nous pourrions tous tuer. Mais le meurtre appartient à tous, la malédiction nous est transmise en même temps que la vie. Pourrions-nous affirmer que nous n’en userions pas ou que, surtout, nous ne laisserions pas faire ? Rithy Panh, le cinéaste, ne veut pas croire comme l’affirme Duch et d’autres, d’anciens nazis par exemple, qu’ils ne faisaient qu’appliquer l’idéologie. Duch, lui, continue d’affirmer qu’il n’était que « l’otage du régime ». Pour Rithy Panh, Duch a fait un choix. Si choix il y a, il me semble que c’est le choix de la facilité, ou de la lâcheté, celui d’être porté par l’idéologie, de confier son identité à ce surmoi idéologique. Duch dit : « je suis la police du Kampuchéa démocratique, et j’ai toujours aimé le travail bien fait ». Il était terrorisé, dit-il, par les propos des chefs, il avait continuellement peur de mourir alors il faisait de l’excès de zèle. Pour lui, tout cela justifie ses actes. C’est l’idéologie de la « Vérité Prolétarienne ». « On ne pense plus, il n’y a que les slogans qui lessivent le cerveau », cité par Rithy Panh. Nombre de paysans cambodgiens ont adhéré à l’idéologie, parce qu’ils se sentaient depuis longtemps victimes d’injustice, affamés, écrasés. On retrouve ici, la dimension du fort sentiment d’injustice qu’on peut constater dans les passages à l’acte.

 

Confier son identité, s’éloigner de sa subjectivité, et donc de son angoisse et de la haine de soi, n’est-ce pas ce qu’on peut tous chercher par moment, par facilité, par lâcheté ? Parce qu’être sujet à plein temps, c’est parfois… fatigant ! Qu’un autre sache pour nous, décide pour nous, et donne l’illusion de nous aimer, c’est une tentation qui  nous est offerte sur le marché de la consommation et de la politique... Un modèle d’explication qui fait réponse radicale à l’angoisse. La croyance à la place de la pensée. N’est-ce pas le propre de tout symptôme d’ailleurs? Dépendance et croyance en ses douleurs, ses addictions, ses obsessions, ses phobies… C’est une façon d’être un peu hors de soi à laquelle nous recourons tous plus ou moins, pour détourner le regard de la perte et de la solitude humaine.

Mais qu’est-ce qui peut faire que quelques uns ne vont pas s’y laisser prendre ? Que quelques-uns vont résister ? Qu’est qui peut faire basculer du côté d’un acte (et pas d’un passage à l’acte), dans un véritable engagement subjectif ? Une rencontre peut-être, une bonne rencontre ?

Rithy Panh ajoute à propos de son inlassable travail de recherche : « je ne cherche pas la vérité je cherche la parole ».Toute violence innommable, tout franchissement de l’interdit, portent en eux la question « qu’est-ce que le symbolique ? Qu’est-ce que la parole ?...

 

Sans transition, mais dans l’aléatoire du défilé de la pensée, je voudrais faire un détour du côté d’un autre destin de la pulsion, d’un autre chemin pour la haine, haine de l’autre et haine de soi, celui de la création et de la sublimation… « Se jeter sur », la couleur, les outils, la terre, le marbre, un écrit, un texte, deviens un « jeter sur » la toile, ou sur la scène, pour être recueilli par des autres qui peut-être nommeront quelques traces, pour eux-mêmes d’abord.

Ce qui tente désespérément de ressurgir dans les passages à l’acte, (dans les maladies psychosomatiques probablement aussi et dans les symptômes qui engagent directement le corps), cet objet à jamais perdu, ce point de réel sans mot, « la Chose » comme la nomme Lacan, est célébré dans la sublimation.

Quelque chose est toujours à rechercher et c’est seulement parfois et de façon tout à fait fugace qu’on peut dire « c’est ça », dans un acte créatif, artistique ou non. Un engagement. Peut-être y a-t-il, dans l’analyse mais aussi parfois dans ce travail de groupe que j’ai évoqué là, ces minuscules instants fugaces et fulgurants, comme magiques, où on peut dire « c’est ça ».

 

En 1961 Niki de Saint Phalle a une trentaine d’années, elle se rend célèbre en réalisant les tirs : fixés sur une planche, des tubes emplis de peinture sont recouverts de plâtre et sont percés à l’aide de tir à la carabine. L’œuvre est constituée de l’instant du tir - la performance - mais aussi de la peinture finale, une planche éclaboussée de couleur. Elle tenait le fusil à la main, habillée entièrement de blanc. Elle disait tirer sur le mal et parlait d’assassinat sans victime. « J’imaginais la peinture se mettant à saigner. Blessée de la manière dont les gens peuvent être blessés. Pour moi la peinture devenait une personne avec des sentiments et des sensations », disait-elle.

Point n’est besoin d’interpréter, de refaire une historicité, l’acte est ce qu’elle a fait de son histoire. Au bord de son histoire, et bien au delà.

Elle ne fut pas la seule à tirer, elle invitait aussi des artistes.

Je vous invite, non pas à tirer, mais à poursuivre la réflexion...

 

 

Mise à jour le Lundi, 13 Janvier 2014 00:58  

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